Page:Barbey d’Aurevilly - Un prêtre marié, Lemerre, 1881, tome 1.djvu/6

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nir vers cinq heures et qu’elle a nommé son pont des Soupirs. Nous avions roulé à cette place aérienne deux de ces fauteuils qu’on appelle assez drôlement des ganaches, peut-être parce qu’on devient bête, à force de se trouver bien dedans. Toutes les voluptés nous émoussent. Et là, dans ces délicieuses gondoles de soie rose et blanche (c’est la plus convenable couleur pour des ganaches), nous causions, appuyés contre cette rampe en fer qui a porté et rougi tant de coudes nus dans les soirées d’été, lorsqu’elle reçoit et qu’on s’en vient, du fond du salon brûlant, boire deux gorgées d’air de rivière à ce frais balcon presque suspendu sur les eaux.

Pauvre rampe, autour de laquelle j’ai enroulé bien des rêves, morts là, tordus, dans la volupté ou dans la souffrance, et qui pour moi, seul, y sont encore comme de beaux serpents pétrifiés ! Elle posait alors, sans le savoir, sur ces serpents invisibles un de ses bras dans sa manche de dentelles foisonnantes, rattachées au-dessus du coude par deux nœuds de ruban cerise qui retombaient à flots le long de ce bras, non de reine, mais d’impératrice ; et l’air du soir agitait les rubans vermeils, comme des banderoles de victoires ! J’ai oublié ce que je lui disais. Mais mes yeux, qui m’ont souvent joué des tours perfides, ne s’allumaient point à mes