Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/131

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cher de l’eau pendant que les autres bouffaient ; enfin quoi, partout où i’ s’était faufilé, il arrivait à être d’la famille, c’pauv’ type, c’te charogne ! Il en mettait pour ne pas en mettre. I’ m’faisait l’effet d’un mec qu’aurait gagné honnêtement cent balles avec le travail et l’emmerdement qu’il apporte à fabriquer un faux billet de cinquante. Mais voilà : I’ raboulera sa peau, çui-là. Au front, i’ s’rait emporté dans l’mouvement, mais pas si bête ! I’ s’fout d’ceux qui prennent la bourre sur la terre, et i’ s’foutra d’eux plus encore quand i’s seront d’ssous. Quand i’s auront fini tous de s’battre, i’ r’viendra chez lui. I’ dira à ses amis et connaissances : « Me v’là sain t’et sauf », et ses copains s’ront contents, parce que c’est un bon type, avec des magnes gentilles, tout saligaud qu’il est, et – c’est bête comme tout – mais c’t’enfant d’vermine-là, tu l’gobes.

» Eh bien, des clients de c’calibre-là, faut pas croire qu’y en ait qu’un : y en a des tinées dans chaque dépôt, qui s’cramponnent et serpentent on ne sait pas comment à leur point d’départ, et disent : « J’marche pas », et marchent pas, et on n’arrive jamais à les pousser jusqu’au front. »

— C’est pas nouveau, tout ça, dit Barque. Nous l’savons, nous l’savons !

— Y a les bureaux ! ajouta Volpatte, lancé dans son récit de voyage. Y en a des maisons entières, des rues, des quartiers. J’ai vu que mon tout petit coin de l’arrière, un point, et j’en ai plein la vue. Non, j’n’aurais pas cru qu’pendant la guerre y avait tant d’hommes sur des chaises…

Une main, dans la file, sortit, tâta l’espace.

— V’là la sauce qui n’tombe plus…

— Alors, on va s’en aller, t’vas vouère…

En effet, on cria : « Marche ! »

L’averse s’était tue. On défila dans la longue mare mince qui stagnait dans le fond de la tranchée et sur