Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/136

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— Pas beaucoup là, mais dans les services qui sont en deuxièmes lignes, tous en ont : t’as là d’dans des collections, des jardins d’acclimatation de brisquards.

— C’que j’ai vu de plus joli en fait d’brisquards, dit Tulacque, c’est un automobiliste habillé dans un drap qu’t’aurais dit du satin, avec des brisques fraîches et des cuirs d’officier anglais, tout soldat de 2e classe qu’il était. Et l’doigt à la joue, il était appuyé du coude sur c’te bath voiture ornée de glaces, dont il était l’valet d’chambre. Tu t’serais marré. I’ faisait un rond d’jambe, c’te chic fripouille !

— C’est tout à fait l’poilu qu’on voit dessiné dans les journaux à femmes, les chics petits journaux cochons.

Chacun a son souvenir, son couplet sur ce sujet tant ruminé des « filoneurs », et tout le monde se met à déborder et à parler à la fois. Un brouhaha nous enveloppe au pied du mur triste où nous sommes tassés comme des ballots, dans le décor piétiné, gris et boueux qui gît devant nous, stérilisé par la pluie.

— … Ses frusques commandées au pique-pouces, pas demandées au garde-mites.

— … Planton au Service Routier, pis à la Manute, pis cycliste au ravitaillement du XIe Groupe.

— … I’ a chaque matin un pli à porter au Service de l’Intendance, au Canevas du Tir, à l’Équipage des Ponts, et le soir à l’A.D. et à l’A.T. C’est tout.

— … Quand j’suis rentré d’perme, disait c’t’ ordonnance, les bonnes femmes nous acclamaient à toutes les barrières de passage à niveau du train. « Elles vous prenaient pour des soldats », qu’j’y dis…

— … « Ah ! qu’j’y dis, vous êtes donc mobilisé, vous ! qu’j’y dis. – Parfaitement, qu’i’ m’dit, attendu qu’j’ai fait une tournée d’conférences en Amérique avec mission du ministre. C’est p’t’êt’ pas êt’ mobilisé, ça ? Du reste, mon ami, qu’i’ m’dit, j’paye pas mon loyer, donc je suis mobilisé. »

— Et moi…