Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/144

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parcs d’aviation. Il avait un bel uniforme : il aurait mieux fait de s’engager à l’Opéra-Comique.

— Oui, mais c’est toujours la même histoire. I’ n’aurait pas pu dire après dans les salons : « Tenez, me v’la : regardez ma gueule d’engagé volontaire ! »

— Qu’est-ce que j’dis « il aurait aussi bien fait ! » Il aurait beaucoup mieux fait, oui. Au moins il aurait carrément fait rigoler les autres, au lieu d’les faire rire jaune.

— Tout ça, c’est d’la bath potiche peinte à neuf et bien décorée, de toutes sortes de décorations, mais qui ne va pas au feu.

— Si n’y avait qu’des gars comme ça, les Boches s’raient à Bayonne.

— Quand y a la guerre, on doit risquer sa peau, pas, caporal ?

— Oui, dit Bertrand. Il y a des moments où le devoir et le danger c’est exactement la même chose. Quand le pays, quand la justice et la liberté sont en danger, ce n’est pas en se mettant à l’abri qu’on le défend. La guerre signifie au contraire danger de mort et sacrifice de la vie pour tout le monde, pour tout le monde : personne n’est sacré. Il faut donc y aller tout droit, jusqu’au bout, et non pas faire semblant de le faire, avec un uniforme de fantaisie. Les services de l’arrière, qui sont nécessaires, doivent être assurés automatiquement par les vrais faibles et les vrais vieux.

— Vois-tu, y a eu trop d’gens riches et à relations qui ont crié : « Sauvons la France ! – et commençons par nous sauver ! » À la déclaration de la guerre, y a eu un grand mouvement pour essayer de se défiler, voilà c’qu’y a eu. Les plus forts ont réussi. J’ai remarqué, moi, dans mon p’tit coin, qu’c’étaient surtout ceux qui gueulaient le plus, avant, au patriotisme… – En tout cas – comme ils disaient, tout à l’heure, eux autres – si on s’carre à l’abri, la dernière vacherie qu’on puisse faire c’est d’faire croire qu’on a risqué. Pa’c que ceux qui risquent vraiment, j’te l’redis, méritent le même hommage que les morts.