Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/159

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Il est deux heures. Ce n’est que dans trois heures, quand il fera tout à fait nuit, que l’on pourra se risquer dehors sans être puni.

Dormir en attendant ? Fouillade n’a plus sommeil ; son espoir de vin l’a secoué. Et puis, s’il dort le jour, il ne dormira pas la nuit. Ça non ! Rester les yeux ouverts, la nuit, c’est pire que le cauchemar.

Le temps s’assombrit encore. La pluie et le vent redoublent, dehors et dedans…

Alors quoi ? si on ne peut ni rester immobile, ni s’asseoir, ni se coucher, ni se balader, ni travailler, quoi ?

Une détresse grandissante tombe sur ce groupe de soldats fatigués et transis, qui souffrent dans leur chair et ne savent vraiment pas quoi faire de leur corps.

— Nom de Dieu, c’qu’on est mal !

Ces abandonnés crient cela comme une lamentation, un appel au secours.

Puis, instinctivement, ils se livrent à la seule occupation possible ici-bas pour eux : faire les cent pas sur place pour échapper à l’ankylose et au froid.

Et les voilà qui se mettent à déambuler très vite, de long en large, dans ce local exigu qu’on a parcouru en trois enjambées, qui tournent en rond, se croisant, se frôlant, penchés en avant, les mains dans les poches, en tapant la semelle par terre. Ces êtres que cingle la bise jusque sur leur paille, semblent un assemblage de miséreux déchus des villes qui attendent, sous un ciel bas d’hiver, que s’ouvre la porte de quelque institution charitable. Mais la porte ne s’ouvrira pas pour ceux-là, sinon dans quatre jours, à la fin du repos, un soir, pour remonter aux tranchées.

Seul dans un coin, Cocon est accroupi. Il est dévoré