Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/215

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— Pas de bière, de café ? quelque chose, quoi…

— Non, mes amis rien de rien. On n’est pas d’ici, on est des réfugiés, vous savez…

— Alors, pisqu’il n’y a rien, mettons-les.

On fait demi-tour. On a tout de même, pendant un moment, profité de la chaleur qui règne dans la pièce, et de la vue de la lampe… Déjà, Volpatte a gagné le seuil et son dos disparaît dans les ténèbres.

Cependant, j’avise une vieille, affaissée au fond d’une chaise, dans l’autre coin de la cuisine et qui a l’air très occupée à un travail.

Je pince le bras de Paradis :

— Voilà la belle du logis. Va lui faire la cour !

Paradis a un geste superbe d’indifférence. Il se fiche pas mal des femmes, depuis un an et demi que toutes celles qu’il voit ne sont pas pour lui. Du reste, quand bien même elles seraient pour lui, il s’en fiche aussi.

— Jeune ou vieille, peuh ! me dit-il en commençant de bâiller.

Par désœuvrement, par paresse de partir, il va à la bonne femme.

— Bonsoir, grand-mère, marmonne-t-il en finissant de bâiller.

— Bonsoir, mes enfants, chevrote la vieille.

De près, on la voit en détail. Elle est ratatinée, pliée et repliée dans ses vieux os, et elle a la figure toute blanche d’un cadran d’horloge.

Et que fait-elle ? Calée entre sa chaise et le bord de la table, elle s’escrime à nettoyer des chaussures. C’est une grosse besogne pour ses mains d’enfant : ses gestes ne sont pas sûrs et elle lance parfois un coup de brosse à côté ; de plus, les chaussures sont fort sales.

Voyant qu’on la considère, elle nous chuchote qu’il lui faut bien cirer, ce soir même, les bottines de sa petite-fille, qui est modiste à la ville, et s’y rend dès le matin.

Paradis s’est penché pour regarder mieux les bottines, et, tout à coup, il tend la main vers elles.