Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/238

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— Ben oui, des moyens pas propres, quoi, des gaz…

— Tu m’fais marrer, riposte Barque, avec tes moyens déloyaux et tes moyens loyaux… Quand on a vu des hommes défoncés, sciés en deux, ou séparés du haut en bas, fendus en gerbes, par l’obus ordinaire, des ventres sortis jusqu’au fond et éparpillés comme à la fourche, des crânes rentrés tout entiers dans l’poumon comme à coup de masse, ou, à la place de la tête, un p’tit cou d’où une confiture de groseille de cervelle tombe, tout autour, sur la poitrine et le dos. Quand on l’a vu et qu’on vient dire : « Ça, c’est des moyens propres, parlez-moi d’ça ! »

— N’empêche que l’obus, c’est permis, c’est accepté…

— Ah là là ! Veux-tu que j’te dise ? Eh bien, tu m’f’ras jamais tant pleurer que tu m’fais rire !

Et il tourne le dos.


— Hé ! gare, les enfants !

On tend l’oreille : l’un de nous s’est jeté à plat ventre ; d’autres regardent instinctivement, en sourcillant, du côté de l’abri qu’ils n’ont pas le temps d’atteindre ; pendant ces deux secondes, chacun plie le cou. C’est un crissement de cisailles gigantesques qui approche de nous, qui approche, et qui, enfin, aboutit à un tonitruant fracas de déballage de tôles.

Il n’est pas tombé loin de nous, celui-là ; à deux cents mètres peut-être. Nous nous baissons dans le fond de la tranchée et restons accroupis jusqu’à ce que l’endroit où nous sommes soit cinglé par l’ondée des petits éclats.

— Faudrait pas encore recevoir ça dans l’vasistas, même à cette distance, dit Paradis, en extrayant de la paroi de terre de la tranchée un fragment qui vient de s’y ficher et qui semble un petit morceau de coke hérissé d’arêtes coupantes et de pointes, et il le fait sauter dans sa main pour ne pas se brûler.

Il courbe brusquement la tête ; nous aussi.