Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/259

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rumeurs d’offensive : la suppression des permissions, les lettres qui n’arrivent plus ; les officiers qui, visiblement, ne sont plus les mêmes : sérieux et rapprochés. Mais les conversations sur ce sujet se terminent toujours par un haussement d’épaules : on n’avertit jamais le soldat de ce qu’on va faire de lui ; on lui met sur les yeux un bandeau qu’on n’enlève qu’au dernier moment. Alors :

— On voira bien.

— Y a qu’à attendre !

On se détache du tragique événement pressenti. Est-ce impossibilité de le comprendre tout entier, découragement de chercher à démêler des arrêts qui sont lettre close pour nous, insouciance résignée, croyance vivace qu’on passera à côté du danger cette fois encore ? Toujours est-il que, malgré les signes précurseurs, et la voix des prophéties qui semblent se réaliser, on tombe machinalement et on se cantonne dans les préoccupations immédiates : la faim, la soif, les poux dont l’écrasement ensanglante tous les ongles, et la grande fatigue par laquelle nous sommes tous minés.

— T’as vu Joseph, ce matin ? dit Volpatte. I’ n’en mène pas large, le pauvre p’tit gars.

— I’ va faire un coup de tête, c’est sûr. L’est condamné, c’garçon-là, vois-tu. À la première occase, i’ s’foutra dans une balle, comme j’te vois.

— Y a aussi d’quoi vous rendre piqué pour le restant d’tes jours ! I’s étaient six frères, tu sais. Y en a eu quatre de clam’cés : deux en Alsace, un en Champagne, un en Argonne. Si André est tué, c’est l’cinquième.

— S’il avait été tué, on lui aurait trouvé son corps, on l’aurait eu vu d’l’observatoire. Y a pas à tortiller du cul et des fesses. Moi, mon idée, c’est qu’la nuit où euss i’s ont été en patrouille, il s’est égaré pour rentrer. L’a rampé d’travers, le pauv’ bougre – et l’est tombé dans les lignes boches.

— I’ s’est p’t’êt’ bien fait déglinguer sur leurs fils de fer.