Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/289

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les excavations, par-dessus la cohue des morts, une mousseline de neige est posée.

Deux masses baissées s’estompent, mamelonnées, au travers du brouillard : elles se foncent et arrivent à nous, nous hèlent. Ces hommes viennent nous relever. Ils ont la face brun-rouge et humide de froid, les pommettes comme des tuiles émaillées, mais leurs capotes ne sont pas poudrées : ils ont dormi sous la terre.

Paradis se hisse dehors. Je suis dans la plaine son dos de bonhomme Hiver, et la marche de canard de ses souliers qui ramassent de blancs paquets de semelles feutrées. Nous regagnons, pliés en deux, la tranchée : les pas de ceux qui nous ont remplacés sont marqués en noir sur la mince blancheur qui recouvre le sol.

Dans la tranchée au-dessus de laquelle, par endroits, des bâches brochées de velours blanc ou moirées de givre, sont tendues à l’aide de piquets, en vastes tentes irrégulières, s’érigent, çà et là, des veilleurs. Entre eux, des formes accroupies, qui geignent, essayent de se débattre contre le froid, d’en défendre le pauvre foyer de leur poitrine, ou qui sont glacées. Un mort est affalé, debout, à peine de travers, les pieds dans la tranchée, la poitrine et les deux bras couchés sur le talus. Il brassait la terre quand il s’est éteint. Sa face, dirigée vers le ciel, est recouverte d’une lèpre de verglas, la paupière blanche comme l’œil, la moustache enduite d’une bave dure.

D’autres corps dorment, moins blanchis que les autres : la couche de neige n’est intacte que sur les choses : objets et morts.

— Faut dormir.

Paradis et moi, nous cherchons un gîte, un trou où l’on puisse se cacher et fermer les yeux.

— Tant pis s’il y a des macchabées dans une guitoune, marmotte Paradis. Par ce froid-là, i’ s’retiendront, i’s s’ront pas méchants.

Nous nous avançons, si las que nos regards traînent à terre.