Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/299

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toute en cercle, disloquée, molle, sans charpente. Une lugubre ironie a donné aux derniers sursauts de cette agonie l’allure d’une gesticulation de paillasse.

On le dispose, on le couche droit, on calme ce masque effrayant. Volpatte a retiré un portefeuille de la poche de Bertrand et, pour le porter jusqu’au bureau, il le place religieusement dans ses propres papiers, à côté du portrait de sa femme et de ses enfants. Cela fait, il secoue la tête :

— Celui-là, c’était vraiment un bonhomme, mon vieux. Quand i’ disait quéqu’ chose, ç’ui-là, c’était la preuve que c’était vrai. Ah ! on avait pourtant bien besoin d’lui !

— Oui, dis-je, on aurait eu besoin de lui, toujours.

— Ah ! là là !… murmure Volpatte, et il tremble.

Joseph répète tout bas :

— Ah ! nom de Dieu ! Ah ! nom de Dieu !

La plaine est couverte de monde comme une place publique. Des corvées en détachements, des isolés. Les brancardiers commencent patiemment et petitement, ici, là, leur immense besogne démesurée.

Volpatte nous quitte pour retourner à la tranchée annoncer nos nouveaux deuils et surtout la grande absence de Bertrand. Il dit à Joseph :

— On s’perdra pas d’vue, pas ? Écris de temps en temps un simple mot : « Tout va bien, signé : Camembert », pas ?

Il disparaît parmi tous ces gens qui se croisent dans l’étendue dont une morne pluie infinie s’est entièrement emparée.


Joseph s’appuie sur moi. Nous descendons dans le ravin.

Le talus par lequel nous descendons s’appelle les Alvéoles des Zouaves… Les zouaves de l’attaque de mai avaient commencé à s’y creuser des abris individuels autour desquels ils ont été exterminés. On en voit qui, abattus au bord d’un trou ébauché, tiennent encore leur pelle-bêche dans leurs mains décharnées ou la regardent