Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/315

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en passant par moi. J’allais et venais dans l’espace pour écouter ce vague mélange de chants qui étaient l’un contre l’autre, mais qui se mêlaient tout de même – et plus ils essayaient de se surmonter l’un l’autre, plus ils s’unissaient dans les hauteurs du ciel où je me trouvais suspendu.

» J’ai reçu des shrapnells au moment où, très bas, je distinguais les deux cris terrestres dont était fait leur cri : « Gott mit uns ! » et « Dieu est avec nous ! » et je me suis renvolé. »

Le jeune homme hocha sa tête couverte de linges. Il était comme affolé par ce souvenir.

— Je me suis dit, à ce moment : « Je suis fou ! »

— C’est la vérité des choses qu’est folle, dit le zouave.

Les yeux luisants de délire, le narrateur tâchait de rendre la grande impression émouvante qui l’assiégeait et contre laquelle il se débattait.

— Non ! mais quoi ! fit-il. Figurez-vous ces deux masses identiques qui hurlent des choses identiques et pourtant contraires, ces cris ennemis qui ont la même forme. Qu’est-ce que le bon Dieu doit dire, en somme ? Je sais bien qu’il sait tout ; mais, même sachant tout, il ne doit pas savoir quoi faire.

— Quelle histoire ! cria le zouave.

— I’ s’fout bien de nous, va, t’en fais pas.

— Et pis, qu’est-ce que ça a de rigolo, tout ça ? Les coups de fusil parlent bien la même langue, pas, et ça n’empêche pas les peuples de s’engueuler avec, et comment !

— Oui, dit l’aviateur, mais il n’y a qu’un seul Dieu. Ce n’est pas le départ des prières que je ne comprends pas, c’est leur arrivée.

La conversation tomba.

— Y a un tas de blessés étendus, là-dedans, me montra l’homme aux yeux dépolis. Je me demande, oui, je m’demande comment on a fait pour les descendre là. Ça a dû être terrible, leur dégringolade jusqu’ici.