Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/324

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.



— Le 547e, si je l’connais ! Plutôt. Écoute : c’est un drôle de régiment. Là d’dans, t’as un poilu qui s’appelle Petitjean, et un autre Petitpierre, et un autre Petitlouis… Mon vieux, c’est tel que j’te dis. V’là c’que c’est qu’ce régiment-là.

Tandis que je commence à me frayer un passage pour sortir du bas-fond, il se produit là-bas un grand bruit de chute et un concert d’exclamations.

C’est le sergent infirmier qui est tombé. Par la brèche qu’il déblayait de ses débris mous et sanglants, une balle lui est arrivée dans la gorge. Il s’est étalé par terre, de tout son long. Il roule de gros yeux abasourdis et il souffle de l’écume.

Sa bouche et le bas de sa figure sont entourés bientôt d’un nuage de bulles roses. On lui place la tête sur un sac à pansements. Ce sac est aussitôt imbibé de sang. Un infirmier crie que ça va gâter les paquets de pansements, dont on a besoin. On cherche sur quoi mettre cette tête qui produit sans arrêt de l’écume légère et teintée. On ne trouve qu’un pain, qu’on glisse sous les cheveux spongieux.

Tandis qu’on prend la main du sergent, qu’on l’interroge, lui ne fait que baver de nouvelles bulles qui s’amoncellent et on voit sa grosse tête, noire de barbe, à travers ce nuage rose. Horizontal, il semble un monstre marin qui souffle, et la transparente mousse s’amasse et couvre jusqu’à ses gros yeux troubles, nus de leurs lunettes.

Puis il râle. Il a un râle d’enfant, et il meurt en remuant la tête de droite et de gauche, comme s’il essayait très doucement de dire non.

Je regarde cette énorme masse immobilisée, et je songe que cet homme était bon. Il avait un cœur pur et sensible. Et combien je me reproche de l’avoir quelquefois malmené à propos de l’étroitesse naïve de ses idées et d’une certaine indiscrétion ecclésiastique qu’il apportait en tout ! Et comme je suis heureux parmi cette