Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/351

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délicieusement sous la caresse de la pluie et sous les fusées radieuses…

C’est à peu près à ce moment autant qu’il me souvient – que le bombardement a commencé.


Le premier obus est arrivé dans un craquement terrible de l’air, qui a paru se déchirer en deux, et d’autres sifflements convergeaient déjà sur nous lorsque son explosion souleva le sol vers la tête du détachement au sein de la grandeur de la nuit et de la pluie, montrant des gesticulations sur un brusque écran rouge.

Sans doute, à force de fusées, ils nous avaient vus et avaient réglé leur tir sur nous…

Les hommes se précipitèrent, se roulèrent vers le petit fossé inondé qu’ils avaient creusé. On s’y inséra, on s’y baigna, on s’y enfonça, en disposant les fers des pelles au-dessus des têtes. À droite, à gauche, en avant, en arrière, des obus éclatèrent, si proches, que chacun nous bousculait et nous secouait dans notre couche de terre glaise. Ce fut bientôt un seul tremblement continu qui agitait la chair de ce morne caniveau bondé d’hommes et écaillé de pelles, sous des couches de fumée et des chutes de clarté. Les éclats et les débris se croisaient dans tous les sens avec leur réseau de clameurs, sur le champ ébloui. Il ne s’est pas passé une seconde que tous n’aient pensé ce que quelques-uns balbutiaient la face par terre :

— On est foutu, c’coup-ci.

Une forme, un peu en avant de l’endroit où je suis, s’est soulevée et a crié :

— Allons-nous-en !

Des corps qui gisaient s’érigèrent à moitié hors du linceul de boue qui, de leurs membres, coulaient en pans, en lambeaux liquides, et ces spectres macabres crièrent :

— Allons-nous-en !