Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/365

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lait des attaques, qui en bavait, et qui disait : « Ça doit être beau à voir !… »

Un chasseur, qui était allongé sur le ventre, aplati comme un manteau, leva la tête hors de l’ombre ignoble où elle plongeait, et s’écria :

— Beau ! Ah ! merde alors !

» C’est tout à fait comme si une vache disait : « Ça doit être beau à voir, à La Villette, ces multitudes de bœufs qu’on pousse en avant ! »

Il cracha de la boue, la bouche barbouillée, la face déterrée comme une bête.

— Qu’on dise : « Il le faut », bredouilla-t-il d’une étrange voix saccadée, déchirée, haillonneuse. Bien. Mais beau ! Ah ! merde alors !

Il se débattait contre cette idée. Il ajouta tumultueusement :

— C’est avec des choses comme ça qu’on dit, qu’on s’fout d’nous jusqu’au sang !

Il recracha, mais, épuisé par l’effort qu’il avait fait, il retomba dans son bain de vase et il remit la tête dans son crachat.

Paradis, hanté, promenait sa main sur la largeur du paysage indicible, l’œil fixe, et répétait sa phrase :

— C’est ça, la guerre… Et c’est ça partout. Qu’est-ce qu’on est, nous autres, et qu’est-ce que c’est, ici ? Rien du tout. Tout ça qu’tu vois, c’est un point. Dis-toi bien qu’il y a ce matin dans le monde trois mille kilomètres de malheurs pareils, ou à peu près, ou pires.

— Et puis, dit le camarade qui était à côté de nous – et qu’on ne reconnaissait pas, même à la voix qui sortait de lui – demain ça r’commencera. Ça avait bien r’commencé avant-hier et les autres jours d’avant !

Le chasseur, avec effort, comme s’il déchirait le sol, arracha son corps de la terre où il avait moulé une