Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/79

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— Non, vu que j’ai des officiers – ou : des sous-officiers – ou bien : vu que c’est ici la popote des musiciens, des secrétaires, des postiers, de ces messieurs des Ambulances, etc…

Déboires sur déboires. Successivement, on referme toutes les portes qu’on a entrouvertes, et on se regarde, de l’autre côté du seuil, avec une provision diminuante d’espoir dans l’œil.

— Bon Dieu ! tu vas voir qu’on va rien trouver, grogne Barque. Y a eu trop d’choléras qui s’sont démerdés avant nous. Quels fumiers que les autres !

Le niveau de la foule monte de toutes parts. Les trois rues se noircissent toutes, selon le principe des vases communicants. On croise des indigènes : des vieux ou des hommes mal fichus, tordus dans leur marche ou au faciès avorté, ou bien des êtres jeunes, sur qui planent des mystères de maladies cachées ou de relations politiques. Dans les jupons, des vieilles femmes, et beaucoup de jeunes filles, obèses, aux joues ouatées, et qui balancent des blancheurs d’oies.

À un moment, entre deux maisons, dans une ruelle, j’ai une vision brève : une femme a traversé le trou d’ombre… C’est Eudoxie ! Eudoxie, la femme-biche que Lamuse pourchassait là-bas, dans la campagne, comme un faune, et qui, le matin où l’on a ramené Volpatte blessé et Fouillade, m’est apparue, penchée au bord du bois, et reliée à Farfadet par un commun sourire.

C’est elle que je viens d’entrevoir, comme un coup de soleil, dans cette ruelle. Puis elle s’est éclipsée derrière le pan de mur ; l’endroit est retombé dans l’ombre… Elle, ici, déjà ! Eh quoi, elle nous a suivis dans notre longue et pénible émigration ! Elle est attirée…

D’ailleurs, elle a l’air attirée : si vite interceptée qu’ait été sa figure au clair décor de cheveux, je l’ai bien vue grave, rêveuse, préoccupée.

Lamuse, qui vient sur mes talons, ne l’a point vue. Je