Page:Barbusse - Le Feu : journal d’une escouade.djvu/88

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— Pourquoi que vous appelez l’adjudant : le juteux ?

Barque répond sentencieusement :

— Toujours ça a été.

Quand elle a disparu, on juge son café :

— Tu parles d’une clarté ! On voit l’suc’ qui s’balade au fond du verre.

— Elle vend ça dix sous.

— C’est d’l’eau filtrée.

La porte s’entrouvre et fait une raie blanche ; la figure d’un petit garçon s’y dessine. On l’attire comme un petit chat, et on lui présente un morceau de chocolat.

— J’m’appelle Charlot, gazouille alors l’enfant. Chez nous, c’est à côté. On a des soldats aussi. On en a toujours, nous. On leur z’y vend tout ce qu’i’ veulent. Seulement, voilà, des fois, i’s sont saouls.

— Dis donc, petit, viens un peu ici, dit Cocon, en prenant le bambin entre ses genoux. Écoute bien. Ton papa i’ dit, n’est-ce pas : « Pourvu que la guerre continue ! » hé ?

— Pour sûr, dit l’enfant en hochant la tête, parce qu’on devient riche. Il a dit qu’à la fin d’mai on aura gagné cinquante mille francs.

— Cinquante mille francs ! C’est pas vrai !

— Si, si ! trépigne l’enfant. Il a dit ça avec maman. Papa voudrait qu’ça soit toujours comme ça. Maman, des fois, elle ne sait pas, parce que mon frère Adolphe est au front. Mais on va le faire mettre à l’arrière et, comme ça, la guerre pourra continuer.

Des cris aigus, venus des appartements de nos hôtes, interrompent ces confidences. Le mobile Biquet va s’enquérir.

— C’est rien, dit-il en revenant. C’est l’bonhomme qui engueule la bonne femme parce qu’elle ne sait pas y faire, qu’i’ dit, parce qu’elle a mis la moutarde dans un verre à pied, et on n’a pas idée de ça, qu’i’ dit.

On se lève. On quitte la pesante odeur de pipe, de vin et de café stagnant dans notre souterrain. Dès qu’on a