Page:Barrès - La Colline inspirée, 1913.djvu/385

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tit sur le plateau acheva de brouiller et de confondre toutes choses. Le vieillard perdu en plein champ, exténué, transi de froid, aveuglé par la neige, n’entendait ni un pas, ni un aboiement, ni une sonnerie de cloche. Il n’apercevait aucune lueur. Tout ce qui faisait depuis des semaines, l’objet de ses entretiens avec Marie-Anne lui revint à l’esprit : les loups, poussés par la faim, venant rôder jusque dans les villages ; plusieurs facteurs tombés de froid dans le fossé des routes ; le vin gelé dans les tonneaux, les pommes de terre dans les caves et les porcs dans les réduits. Aucun doute, cette fois, c’était la Véritable Année Noire qui commençait. La terreur envahit le cœur de cet homme vieux, fatigué et qui avait toujours été d’un naturel craintif. Il se mit à crier désespérément, et ses longs cris qui lui revenaient dans le silence nocturne eurent pour effet de redoubler son épouvante. Léopold tournoyait sur lui-même, – assez pareil à quelque oiseau égaré et perdu, unique survivant d’une espèce envolée, d’une troupe disparue derrière les nuages d’un soir d’hiver. À la fin, épuisé, à bout de force, il se laissa tomber… C’est alors que le paysan le trouva, attiré par ses gémissements. Ce bon Samaritain, qui était un jeune et vigoureux garçon,