Page:Barrès - La Colline inspirée, 1913.djvu/82

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Le Père Magloire, que l’imminence du départ de Léopold ne laissait pas sans remords, et qui l’épiait malgré lui, entendit ce dur pas résonner sur les dalles. Il vint le rejoindre, et apprenant qu’il ne pouvait pas dormir, il lui offrit de faire un tour dans le domaine. Le bonhomme avait de la finesse, et très vite il sentit que son hôte traversait une crise plus aiguë. « Qui sait, songea-t-il, si ce n’est pas le dernier effort du Mauvais Esprit ? C’est maintenant qu’il faut lui parler. » Mais il était timide, et son effort d’apostolat n’aboutit qu’à lui dire :

— Monsieur Baillard, je voudrais avoir votre avis sur nos nourrins.

Les nourrins ou petits cochons à l’engrais étaient les favoris de pas mal de Pères dans le couvent — affection toute désintéressée, puisque aucune viande ne paraît jamais dans l’écuelle du Chartreux.

Léopold acquiesça, avec cet habituel sourire poli sous lequel il dissimulait la plus haute idée de soi-même, et selon sa coutume il passa de plein-pied, avec une parfaite aisance, de ses mysticités aux préoccupations les plus plates. Il se mit à marcher au côté du petit vieillard à la tête chauve et à l’œil doux, à peu près comme Napoléon Ier à côté du maire de l’île d’Elbe. Ils circulèrent dans