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AU TOMBEAU DE NAPOLÉON

l’abîme : jeunes femmes, adultes, vieillards, toutes ces ombres se pressent et voltigent autour de lui avec une immense clameur. Par la seule vertu de la fièvre que Napoléon met dans leurs veines, Sturel, Rœmerspacher, Suret-Lefort, peuplent de fantômes les fastueux espaces des Invalides. D’abord les membres de sa famille ensevelis dans les pays les plus divers selon des coutumes différentes ; au premier rang, ces êtres tragiques : le duc de Reichstadt à Schœnbrunn, Napoléon III à Chislehurst, le Prince Impérial qui tomba dans le kraal d’ltyotosy. Aux Napoléonides se joignent les vrais associés de son œuvre et de son âme, ses généraux, meneurs d’armée, Masséna, Lannes, Soult ; ses braves, ses fougueux, Augereau, Ney, Murat, Lassalle ; ses financiers, Gaudin, Mollien ; ses politiques, Portalis, Tronchet, Cambacérès, Montalivet, Chaptal ; et encore une foule d’où s’élève une magnifique louange : c’est que par la force de leur imagination nourrie de livres, les Sturel, les Rœmerspacher, les Suret-Lefort, les Saint-Phlin mêlent aux Napoléonides, les poètes, qui depuis un siècle sont les voix du grand homme. Et voici qu’eux-mêmes, jeunes bacheliers, ils appuyent de leurs accents cette symphonie triomphale du cortège toujours grossissant de César.

De quels termes ils usaient, je ne puis le dire exactement, mais je connais les sentiments qui les emplissaient ; j’entends leur parole intérieure, et si je veux l’exprimer, je dois en hausser l’expression : car, au contact de Napoléon, des mouvements lyriques bouleversent l’âme, qui ne peuvent avoir que des traductions lyriques. Tous lui disaient le mot des vingt-quatre mille conscrits de la jeune garde en