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AU TOMBEAU DE NAPOLÉON

aime à servir. Quand, le 13 juin 1793, n’ayant pas vingt-quatre ans, il débarque avec les siens, tous proscrits de Corse, ruinés et honnis, elle l’attendait au rivage de Toulon.

Ainsi parle à peu près Sturel, soutenu, commenté par ses pairs. Mais que le bruit des syllabes restitue mal tous les mouvements d’émulation et de gloire que viennent de subir leurs âmes !… D’un tel Napoléon, pas un trait n’échappe à ces délégués de la jeunesse s’entretenant de l’Imperator à quinze pas de son cadavre : car, à leur âge et pleins de beaux désirs, ils ont précisément ce qu’il appelait « l’esprit de la chose », l’intelligence particulière. Nulle nécessité qu’ils traduisent sur l’heure en formules serrées les admirables raisonnements intérieurs que nous essayons de fixer dans une théorie impériale de l’énergie : cette réunion près du tombeau, c’est plus qu’un dialogue ; une action. Tout d’abord, portés par la fièvre qu’exhale un tel caveau, ils s’étaient élevés d’un haut vol et se comparaient au héros pour leur âpreté et leur ardeur ; mais peu à peu il leur échappe et, à chaque coup d’aile, la distance plus grande les fait plus petits. Maintenant, comme des misérables, ils sont à la fois fiers qu’un tel homme ait vécu et désespérés du temps qu’ils ont perdu. Ils se reconnaissent comme des frères. Ils se serrent les mains. Des interjections brûlantes s’échappent de leurs lèvres. Soumis au jeu de forces si puissantes, échauffés par l’admiration et par la solidarité, ils sont prêts pour accueillir une parole décisive…

— Et Nous, dit Sturel, allons-nous déjà glisser sous la vie ?…