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LES DÉRACINÉS

mais si misérable ! connu dans toute la région comme agent électoral du député opportuniste, ce qui est un fâcheux métier. En rémunération de ses services, Mouchefrin a reçu pour son aîné Antoine une bourse à Nancy.

Ce lycéen est peu sympathique d’aspect, parce que bas sur pattes, il a une grande bouche tuméfiée de lymphatisme et une voix extraordinairement mièvre d’eunuque, parce qu’il ne se lave jamais, et qu’il a sur la tête d’innombrables épis, c’est-à-dire des mèches qui poussent en sens contraire des autres cheveux. Il tient de son père une plaisanterie de sous-rapin qu’il répète continuellement et qu’il s’efforce de justifier : « Moi, je n’ai pas d’esprit, mais je suis grossier. »

Cette famille besogneuse pense continuellement avec amertume à la fortune soudaine du village de Villerupt. Ce petit endroit, patrie de Mouchefrin père, à dix-huit kilomètres de Longwy, sur les frontières du Luxembourg, de Belgique et d’Alsace-Lorraine, est fameux par sa brusque transformation industrielle. De braves gens, qui vivaient là médiocrement de leur champ, se sont trouvés, après la guerre, subitement enrichis par la découverte de gisements de minerais de fer. Les ingénieurs n’y furent de rien ; c’est un M. Féry, cultivateur, puis courtier en grains, fort étranger à la métallurgie, qui s’étonna de la qualité des terrains, comprit la situation et osa. Il construisit lui-même un chemin de fer de Longwy à Villerupt, et la vallée bientôt se couvrait de hauts fourneaux. On y produit aujourd’hui presque toute la fonte employée en France ; le spectacle des millions si rapidement gagnés remplit d’aigreur Mouchefrin