Page:Barracand - Un monstre, 1887-1888.djvu/8

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.

dans ce rôle que je n’aurais jamais dû quitter ? Voulez-vous que je sois pour vous la conseillère, la sœur prévoyante, la mère tendre, dont la pensée veille et s’inquiète, et veut que tout soit favorable à celui qu’elle aime ? Puis-je, sans trop d’indiscrétion, entrer dans vos intérêts… J’entends les seuls qui comptent pour vous et pour moi… les intérêts de votre cœur ?

Raymond joignit les mains d’un geste d’admiration, et son sourire la remercia d’une telle condescendance. Elle entra tout de suite en matière :

— Eh bien ! laissez-moi vous parler de votre mariage… posément, tranquillement, comme une mère en discuterait avec son fils… Vous voulez épouser Mlle Brémont. L’aimez-vous ?

Elle releva vivement les yeux. Raymond eut une sueur froide au front ; il ne sut que répondre. Il s’éloigna vers le bureau, où de nouveau il s’appuya. Puis, de loin, avec un sourire contraint :

— Convenez, dit-il, que, pour en faire ma femme, il suffit qu’elle ne me déplaise pas ?…

Il se reprochait déjà de sacrifier ainsi Mlle Brémont ; mais il n’eut pas le temps de se reprendre. Claire, s’emparant de l’aveu, poursuivait aussitôt :

— Oui, sans doute…la raison est excellente… Sans que vous l’aimiez, elle ne vous déplaît pas… Pour tout autre que pour vous, il n’y aurait rien à dire. Beaucoup d’hommes dont la vie est active et se passe au dehors, qui sont dans les affaires, ne se marient, c’est évident, que pour avoir un intérieur, un foyer où ils se délassent en rentrant chez eux. Mon cher ami, vous n’êtes pas de ces gens-là. Je vous connais, je connais vos goûts, vous avez le droit de prétendre à mieux… une femme dont la beauté vous ferait honneur, que vous pourriez aimer… dont l’esprit serait à la hauteur du vôtre… Je ne voudrais pas dire du mal de Mathilde… c’est une brave fille, mais… avouez-le ! un peu bornée, et qui, sous le rapport physique… vous en convenez vous-même, vous ne l’aimez pas !… Et c’est pour elle… Non, mon ami, laissez-moi tout dire… c’est pour elle, pour cette Mathilde que vous n’aimez pas, que vous me sacrifiez ! C’est incompréhensible.

Raymond était sur des charbons ardents. Claire continua avec une sorte d’emportement irréfléchi :

— Et si vous ne sacrifiiez que moi !… Mais quand je pense à ce que souffre en ce moment… Dieu sait si, en venant ici, je croyais jamais aborder… Oh ! les mères sont à plaindre… Leur douleur éclate, parle toute seule… On dit ce qu’on ne voudrait pas dire…

Raymond l’écoutait, terrifié, les yeux agrandis. Elle s’était un peu renversée en arrière ; ses doigts entrelacés, qu’elle élevait jusqu’à sa bouche, lui cachaient le bas du visage. En même temps, elle inclinait le front et regardait Raymond avec des