Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 9, 1922.djvu/249

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miez pour le plaisir seul de m’aimer… C’était si touchant !… Vous ne réclamiez rien. Vous me disiez : « Ah ! si j’avais seulement le bonheur, un jour, d’être aimé de vous… » Et voilà, maintenant que c’est arrivé, ça ne suffit pas du tout !…


JULIEN, (se reprenant et calme.)

Je suis injuste… Vous m’avez comblé… Et vous avez toujours été la plus parfaite et la plus délicate des femmes… Vos chimères ont été respectables, comme mes exigences ont eu des excuses. Je vous aurai importunée, ma chérie. Ainsi le font la plupart des hommes qui ne savent pas se modérer… Et tout le bonheur que j’ai eu n’était pas dû à un garçon aussi vulgaire que moi, et sans prédestination aucune.

(La voix est maintenant résignée. Il a l’air de parler à une femme déjà dans le passé.)

FRÉDÉRIQUE, (sans se rendre compte du son irréparable de la voix — elle est au contraire gentille, encourageante.)

Mais enfin, les hommes ne peuvent donc pas supporter des contraintes dont tant de femmes ont, du jour au lendemain, le courage et la résignation !… Tenez, les veuves…


JULIEN, (interrompt cette candeur spécieuse avec un haussement d’épaules découragé.)

Ne discutons pas, voulez-vous ? Cette conversation tomberait dans la niaiserie ou l’enfantillage !… Vous ne pouvez pas comprendre, voilà tout… Vous parlez de l’amour avec une méconnaissance parfaite. La vie si régulière, si vertueuse que vous avez menée, vous a protégée au point qu’elle vous a laissé la pureté et l’ignorance des enfants… C’est un état de grâce qui vous est particulier. N’en parlons plus… (Il se lève.) Faites attention…