Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 11, 1922.djvu/325

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encore trahi !… Vient un âge où on leur pardonne difficilement de ne pas vous conduire au bonheur.


LEGARDIER.

Si elles conduisent aux certitudes, c’est déjà quelque chose.


BARNAC.

Mon bon ami, quand j’aurai acquis la certitude qu’en physique je suis cartésien, en biologie lamarckien, en morale stoïcien, en pédagogie spencériste, la belle affaire !… En serai-je plus heureux ?…


LEGARDIER.

C’est la négation même de la curiosité et du voyage, ce que tu dis-là ! Il faut voyager pour le plaisir seul de voyager et de connaître.


BARNAC.

Un jour on demandait à Renan devant moi, car j’ai rencontré deux ou trois fois Renan dans ma jeunesse : « Maître, aimez-vous les voyages, la nature ? » Il répondit : « Fichtre, je crois bien !… C’est que c’est quelque chose, la nature !… Les paysages, le voyage, je crois bien !… Tenez, je me souviens toujours avec émotion d’un lac, un petit coin de lac bleu… une descente de cyprès avec une route courbe… Le plus beau paysage du monde ! » Et il ajoutait : « D’ailleurs, je crois bien que je ne l’ai jamais vu ! » Legardier, le plus beau livre du monde, c’est peut-être celui qu’on n’a jamais lu ! (Le domestique revient sans frapper et parle bas à Barnac.) Parbleu, faites entrer… Je te demande pardon… Justement, deux grands philosophes réclament une audience.