Page:Baudelaire - L'Art romantique 1869.djvu/41

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barreaux et les serrures, ce fut Eugène Delacroix. Qui a plus aimé sa tour d’ivoire, c’est-à-dire le secret ? Il l’eût, je crois, volontiers armée de canons et transportée dans une forêt ou sur un roc inaccessible. Qui a plus aimé le home, sanctuaire et tanière ? Comme d’autres cherchent le secret pour la débauche, il cherche le secret pour l’inspiration, et il s’y livrait à de véritables ribotes de travail. « The one prudence in life is concentration; the one evil is dissipation, » dit le philosophe américain que nous avons déjà cité.

M. Delacroix aurait pu écrire cette maxime ; mais, certes, il l’a austèrement pratiquée. Il était trop homme du monde pour ne pas mépriser le monde ; et les efforts qu’il y dépensait pour n’être pas trop visiblement lui-même le poussaient naturellement à préférer notre société. Notre ne veut pas seulement impliquer l’humble auteur qui écrit ces lignes, mais aussi quelques autres, jeunes ou vieux, journalistes, poëtes, musiciens, auprès desquels il pouvait librement se détendre et s’abandonner.

Dans sa délicieuse étude sur Chopin, Liszt met Delacroix au nombre des plus assidus visiteurs du musicien-poëte, et dit qu’il aimait à tomber en profonde rêverie, aux sons de cette musique légère et passionnée qui ressemble à un brillant oiseau voltigeant sur les horreurs d’un gouffre.

C’est ainsi que, grâce à la sincérité de notre admiration, nous pûmes, quoique très-jeune alors, pénétrer dans cet atelier si bien gardé, où régnait, en dépit de