Page:Bazalgette - Camille Lemonnier, 1904.djvu/29

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pas méconnaître pourtant qu’une figure s’en détache, subtilement peinte de touches discrètes et sûres, qu’on n’oublie pas : celle de la petite bourgeoise flamande, à la calme et puissante beauté qui fascine, de sens endormis et de rouerie diabolique, voilant sous une imperturbable sérénité des dissimulations profondes, — un lac tranquille et lumineux avec des dessous de gouffre. Ce type féminin que des apparences de mystère et d’énigme pourraient faire attribuer à quelque arbitraire fantaisie d’artiste, est peint scrupuleusement selon la vie. Sur le fond terne de l’œuvre, cette image se détache d’une criante vérité de ligne et d’une valeur psychologique absolue. Ceci peut racheter en une certaine mesure la faiblesse du livre en son ensemble. Madame Léonie Lupar a droit à la survie de l’art.

C’est en cette même année 1888 que l’écrivain éprouva pour la première fois la susceptibilité de la pudeur des parquets. Reprenant la tradition des procès pour pornographie intentés aux grands artistes, les magistrats parisiens incriminèrent un conte paru au Gil Blas dont Lemonnier était alors l’actif collaborateur, L’Enfant du Crapaud. La défense de son camarade Edmond Picard ne put lui éviter l’amende encourue. L’écrivain et les gens de justice allaient se retrouver face à face en de nouvelles et fécondes circonstances.

On peut s’étonner que le roman qui suivit n’ait pas provoqué un nouveau sursaut de pudeur chez les gardiens de la moralité publique, à en juger par la vivacité des images qu’il offre. Le Possédé est l’étude d’une déviation de l’instinct de nature ou, selon les propres termes de l’écrivain, de « l’éréthisme sénile soustrait à la loi naturelle ». C’est là un des thèmes chers à l’écrivain, qu’il avait interprété déjà dans L’Hystérique, et que L’Homme en amour devait plus tard si magnifiquement synthétiser. J’admire Le Possédé pour deux raisons : parce