Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/106

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— Oui, dit François, en approchant une chaise et en s’asseyant près de ta table : il paraît que c’est encore fameux, les Amériques. Mais chez nous, c’est trop dur.

Le métayer ne releva pas les paroles qui déjà l’avaient offensé autrefois.

— Eh bien ! dit-il, je te ferai aider. Je n’ai plus de fils à présent, car tu sais que Mathurin ne compte guère, dans une métairie. Tu seras bientôt le maître ; le prochain bail sera fait en ton nom, et il y aura toujours un Lumineau à la Fromentière. Veux-tu revenir ?

François eut un geste d’ennui, et ne répondit pas.

— Tu ne gagnes guère, reprit le métayer, à ce que m’a dit Éléonore ?

— Non, la paye est faible.

— Le café n’a pas beaucoup de monde ?

— Non, nous l’avons payé trop cher. Nous ne sommes pas sûrs de réussir…

Le fils se tourna vers la grande fille qui écoutait, passive et pleurnichant.

— Mais on vivote, n’est-ce pas, Lionore ? Avec le temps, je monterai peut-être, le sous-chef me l’a dit. Alors je serai à l’aise. Je ne demande pas autre chose… On a des connaissances déjà, à la Roche… Le dimanche, j’ai ma demi-journée.

— Tu l’avais toute, à la Fromentière !

— Je ne dis pas non, mais ce que vous demandez, père, ça ne se peut.

Un homme qu’ils n’avaient pas vu entrer, cria, dans la pièce voisine :

— Il n’y a donc personne ici ? Est-ce qu’on ne peut pas dîner ?

Éléonore, contente d’une diversion, passa entre son frère et son père, et on l’entendit rire pour apaiser le client. François attira la soupière, et y plongea la cuiller.

— Faut pas m’en vouloir, dit-il au métayer qui était demeuré à la même place, assis derrière lui, près de la fenêtre : je n’ai plus qu’un quart d’heure ; c’est loin, la gare. Je serais à l’amende.

Et, entre les bouchées de soupe, il demandait, de sa voix redevenue molle :

— Vous ne m’avez pas donné des nouvelles de Rousille ?…