Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/112

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cendre grise qui effaçait les formes. Toussaint Lumineau avait ramené les bras le long de son corps. Assis sur le madrier, le visage levé dans les demi-ténèbres, il attendit que le valet eût traversé la cour. Lorsqu’il eut vu se fermer, en face, la porte de la salle éclairée où Mathurin veillait, il abaissa les yeux vers sa fille.

— Rousille, dit-il, as-tu toujours ton idée pour Jean Nesmy ?

La petite, agenouillée sur le sol, silhouette toute menue, haussa lentement la tête. Elle se pencha en avant, pour mieux voir celui qui lui parlait d’une manière si nouvelle. Mais elle n’avait rien à cacher ; elle n’était pas de celles qui ont peur ; elle retint seulement son cœur, qui aurait voulu tout crier à la fois, et dit, avec un calme apparent :

— Toujours. Je lui ai donné mes amitiés, et je ne les retirerai point. Maintenant qu’André est parti, je comprends bien que je ne peux plus m’en aller, habiter le Bocage. Mais je ne me marierai pas. Je resterai fille, et je vous servirai.

— Tu ne m’abandonneras donc pas, comme eux ?

— Non, mon père, jamais.

Le père lui posa la main sur l’épaule, et elle se sentit enveloppée d’une tendresse inconnue. Un remerciement allait d’une âme à l’autre. Autour d’eux, le vent faisait rage et courait dans la pluie.

— Rousille, reprit le métayer, je n’ai plus de fils. André m’a trahi le dernier. François n’a pas voulu revenir. Il faut pourtant que la Fromentière continue d’être à nous ?

La voix douce et ferme répondit :

— Il le faut.

— Alors, ma petite, dit Lumineau, c’est tes noces qui vont sonner.

Rousille n’osait pas comprendre. Elle s’avança un peu, sur les genoux, jusqu’à toucher le père. Elle aurait voulu que le jour revînt pour éclairer les yeux qui la regardaient. Mais on ne voyait plus.

— J’avais toujours espéré, continua le métayer, qu’il y aurait un homme de mon nom pour commander après moi. Dieu me l’a refusé. Toi, Rousille, j’aurais aimé te