Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/12

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était rentré du régiment, superbe comme il était parti. Trois ans de caserne avaient glissé, presque sans les entamer, sur sa nature toute paysanne et sauvage, sur ses rêves de labour et de moisson, sur les habitudes de croyant qu’il tenait de sa race. Le mépris inné de la ville avait tout défendu à la fois. On avait dit en le revoyant : « L’aîné des Lumineau ne ressemble pas aux autres gars, il n’a pas changé. » Or, un soir qu’il avait conduit un chargement de blé, chez le minotier de Challans, il revenait dans sa charrette vide. Près de lui, assise sur une pile de sacs, il écoutait rire une fille de Sallertaine, Félicité Gauvrit, de la Seulière, dont il voulait faire sa femme. Les chemins commençaient à s’emplir d’ombre. Les ornières se confondaient avec les touffes d’herbes. Lui cependant, tout occupé de sa bonne amie, sachant que le cheval connaissait la route, il ne tenait pas les guides, qui tombèrent et traînèrent sur le sol. Et voici qu’au moment où ils descendaient un raidillon, près de la Fromentière, le cheval, fouetté par une branche, prit le galop. La voiture, jetée d’un côté à l’autre, menaçait de verser, les roues s’enlevaient sur les talus, la fille voulait sauter. « N’aie pas peur, Félicité, laisse-moi faire ! » crie le gars. Et il se mit debout, et il s’élança en avant, pour saisir le cheval au mors et l’arrêter. Mais l’obscurité, un cahot, le malheur enfin le trompèrent : il glissa le long du harnais. Deux cris partirent ensemble, de dessus la charrette et de dessous. La roue lui avait passé sur les jambes. Quand Félicité Gauvrit put courir à lui, elle le vit qui essayait de se relever et qui ne pouvait pas. Huit mois durant, Mathurin Lumineau hurla de douleur. Puis la plainte s’éteignit ; la souffrance devint lente : mais la mort s’était mise dans ses pieds, puis dans ses genoux, et elle ne le quittait pas… À présent, il tire la moitié de son corps derrière lui ; il rampe sur ses genoux et sur ses poignets devenus énormes. Il peut encore conduire une yole à la perche, sur les canaux du Marais, mais la marche l’épuise vite. Dans un chariot de bois, comme en ont les enfants des fermes pour jouer, son père ou son frère l’emmène aux champs éloignés où la charrue les précède. Et il assiste, inutile, au travail pour lequel il était né, qu’il aime encore, désespérément. « Pauvre grand