Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/37

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père me l’a laissée à moi. Et il s’en va. Il emmène ma fille avec lui. Je perds deux enfants, et c’est par votre faute.

— Ah ! pardon ! je n’ai pas été le trouver ; il est venu.

— Mais sans vous il ne partait pas, ni Éléonore ! Il leur a fallu des protections. Vous appelez ça un service, monsieur Meffray ? Est-ce que vous savez seulement ce qui convient à François ? L’avez-vous vu chez moi, pour croire qu’il était malheureux ? Monsieur Meffray, il faut me le rendre !

— Arrangez-vous avec votre fils ; ça ne me regarde plus.

— Vous ne voulez pas aller parler à ceux qui ont embauché mon enfant et casser le marché ?

Toussaint Lumineau s’avança d’un pas, et, élevant la voix, tendant le bras en avant pour mieux désigner l’homme :

— Alors, vous avez fait plus de mal à mon fils dans un jour que moi dans toute sa vie !

La lourde figure de M. Meffray s’empourpra.

— Va-t’en, vieux chouan ! cria-t-il. Emmène ton fils ! Devenez ce que vous pourrez. Ah ! ces paysans ! Occupez-vous d’eux, voilà comment ils vous remercient !

Le métayer n’eut pas l’air d’entendre. Il demeura immobile. Mais ses yeux eurent une lueur ardente. Du fond de son cœur douloureux, du fond de sa race catéchisée depuis des siècles, des mots de croyant montèrent à ses lèvres.

— Vous répondrez d’eux ! dit-il.

— De quoi ?

— Là où ils vont, ils se perdront tous les deux, monsieur Meffray. Vous répondrez de leur salut éternel !

Comme étourdi par cette phrase dont il n’avait jamais entendu le son, le conseiller d’arrondissement ne répliqua pas. Il mit du temps à comprendre une idée si différente de celles qui l’occupaient toujours. Puis il jeta un regard de mépris sur le grand paysan debout à deux pas de lui, tourna sur ses talons, et, regagnant la porte du jardin, murmura :

— Sauvage, va !

Toussaint Lumineau et son fils descendirent dans la