Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/38

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rue. Ils allèrent côte à côte, sans se parler, jusqu’à la carriole, qu’ils avaient laissée sur la place. Là, le père détacha la jument, se tint près du marchepied et dit :

— Monte, François, et retournons chez nous !

Mais le jeune homme se recula.

— Non, dit-il, c’est fini ! Vous ne me ferez pas changer. D’ailleurs, j’ai prévenu Lionore, qui doit être déjà partie de la Fromentière. Vous ne la retrouverez plus.

Il avait quitté son chapeau pour l’adieu, et, gêné, il regardait l’ancien, qui semblait près de défaillir, et qui, les yeux à moitié fermés, s’appuyait au brancard.

Sous le couvert des Halles, il n’y avait personne. Quelques femmes, dans les boutiques autour de la place, observaient négligemment les deux hommes.

Après un moment, François se rapprocha un peu. Il tendit la main, sans doute pour serrer, une dernière fois, celle du père. Mais celui-ci, l’ayant vu, se ranima ; d’un geste il lui défendit d’avancer ; puis il sauta dans la carriole, et fouailla la Rousse, qui se remit au galop.




V

L’APPEL AU MAÎTRE


La séparation était accomplie. Au moment où le métayer partait, dans l’espoir de ressaisir encore ses enfants, Éléonore avait rapidement quitté l’abri de la grange où elle s’était cachée, et, malgré les supplications de Marie-Rose et de Mathurin lui-même, elle avait assemblé, courant de chambre en chambre, les quelques vêtements et le peu de linge et d’objets qui lui appartenaient. A toutes les prières de Rousille qui la suivait et la suppliait de rester, à des questions beaucoup moins émues de Mathurin, elle répondait :

— C’est François qui l’a voulu, mes amis ! Je ne sais