Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/57

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Lumineau, la curiosité s’était rapidement détournée d’elle. Une partie des hommes entourait le garde-champêtre qui, monté sur une borne, publiait les objets perdus et les fermes à louer ; une partie entrait dans les auberges. Les jeunes filles, par petites bandes, se réunissaient pour le retour. À chaque moment, on voyait cinq ou six coiffes blanches, avec des saluts qui les inclinaient et les relevaient, se séparer des autres, et descendre à droite ou à gauche. Félicité, qui était demeurée seule, plusieurs minutes, sous la fenêtre des Michelonne, rejoignit un de ces groupes qui devait se diriger vers le haut Marais, à l’ouest de Sallertaine. On l’accueillit avec un peu de gêne, comme une fille compromettante, avec qui l’on ne veut pas se brouiller, mais que les mères recommandent de ne pas fréquenter. Des cris partirent à son adresse quand elle passa devant les auberges, des agaceries de jeunes gens rassemblés et buvant. Elle ne répondit rien. Ses compagnes et elles dévalèrent le petit coteau qui porte les maisons du bourg, et s’avancèrent alors en plein Marais, sur la route qui mène au Perrier.

En cette saison, et lorsque les pluies d’automne n’ont pas encore été abondantes, on peut se rendre à pied, sans le secours des yoles, dans beaucoup de métairies. La levée de terre, raboteuse et mal entretenue, flanquée de deux fossés pleins d’eau, filait au milieu des prés. Le vert fané des herbes vêtait l’étendue sans colline, sans mouvement d’aucune sorte, jusqu’à l’extrême horizon où il s’embrumait un peu. Des chevaux qui paissaient, tendaient le cou et regardaient passer le petit groupe noir et blanc dans l’immensité uniforme. Des canards, entendant du bruit, se coulaient dans les joncs qui tremblaient de la pointe. De loin en loin un remblai en dos d’âne, plus étroit, s’embranchait sur la route. Une des jeunes filles se détachait du groupe et gagnait par là quelque maison lointaine, dont on ne devinait la place qu’à une touffe de peupliers montant du sol comme une fumée. Félicité Gauvrit sortait un instant de sa songerie, disait : « Au revoir ! » et se remettait à marcher silencieusement.

Bientôt elle fut seule sur le chemin qui continuait à fuir vers la mer. Alors elle ralentit le pas, et s’absorba toute dans sa méditation sans témoin.