Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/58

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Elle n’était pas heureuse. Le père Gauvrit, à soixante-cinq ans, s’était remarié avec une fille de trente, une coureuse de grèves, qu’il avait été chercher à la Barre-de-Mont, et à qui il avait donné, en « droit de jeunesse », le plus clair de son bien. Cette jeune belle-mère n’était pas tendre pour Félicité. Chacune d’elles reprochait à l’autre, non sans raison d’ailleurs, de trop dépenser et de ruiner la maison. Le frère aîné, douanier aux Sables-d’Olonne, joueur et viveur, menaçait perpétuellement le bonhomme d’un procès en reddition de comptes, l’intimidait et puisait aussi, par ce moyen, dans le capital bien diminué des Gauvrit. La vieille famille, qui avait tenu un rang dans le Marais, déclinait rapidement. Félicité ne s’en apercevait que trop. Les jeunes gens de Sallertaine et des paroisses voisines venaient volontiers aux veillées de la Seulière, dansaient, buvaient, plaisantaient avec elle, mais aucun ne s’offrait à l’épouser. La ruine probable, les divisions de la famille écartaient les prétendants.

Mais une autre raison, plus vraie et plus profondément entrée dans les esprits, empêchait les fils de métayers et jusqu’aux simples valets de ferme de demander la main de Félicité Gauvrit. C’était une sorte de lien d’honneur, une dette de fidélité, rendue plus sacrée par le malheur, et que l’opinion publique s’entêtait à maintenir entre la Seulière et la Fromentière. Dans la pensée de tous, Félicité Gauvrit était demeurée comme une alliée des Lumineau, une fille qui n’avait pas le droit de retirer sa promesse, et qu’on ne devait pas rechercher en mariage tant que Mathurin vivrait. Quelques-uns éprouvaient aussi, peut-être, une crainte superstitieuse. Ils auraient eu peur de se mettre en ménage avec une fille dont le premier amour avait été si malchanceux.

Toutes les avances qu’elle avait faites avaient échoué.

Elle s’en était irritée et aigrie. Dans son dépit, elle avait été jusqu’à regretter que l’infirme n’eût pas été tué sur le coup. S’il était mort, lui qui vivait à peine, elle eût recouvré sa liberté. Le passé eût été vite oublié, tandis qu’il y avait là, pour le rappeler à tous, dans la paroisse même, un pauvre gars errant sur des béquilles, autour de la ferme qu’il aurait dû gouverner. Elle avait trouvé