Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/76

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Le métayer s’était redressé, comme sous une injure personnelle, et il attendait ce que Driot allait répondre. Celui-ci se leva, emporté par la passion. Et tous le regardaient, même le valet de ferme, qui essayait de comprendre, le menton serré dans sa main calleuse. Et tous ils sentaient vaguement, à l’aisance du geste, à la facilité de sa parole, que Driot n’était plus tout à fait comme eux.

— Oui, fit le jeune homme, fier d’être écouté, il y aurait peut-être quelque chose à faire, ici, dans les vieux pays. Mais on ne nous apprend pas ces choses-là dans nos écoles : c’est trop utile. Et puis l’impôt est trop lourd, et les fermages trop haut. Alors, pendant que nous vivons misérablement, ils font là-bas des récoltes magnifiques. J’apprends ça tous les jours. Nos vignes crèvent, et ils ont du vin. Le froment pousse chez eux sans engrais, et ils nous l’envoient dans des navires aussi chargés de grain que l’était, à ce que vous racontez, le grenier de l’ancien château d’ici…

— Des farces ! Tu as lu ça dans les livres !

— Un peu. Mais j’ai vu aussi des navires dans les ports, et les sacs de froment coulaient de leur bord comme l’eau des étiers par-dessus les talus. Si vous lisiez les journaux, vous sauriez que tout nous est apporté de l’étranger, à meilleur compte que nous ne pouvons le produire, le blé, l’avoine, les chevaux, les bœufs, et qu’il y a, contre nous autres, les Américains, les Australiens, et qu’il y aura bientôt les Japonais, les Chinois…

Il se grisait de paroles. Il n’était que l’écho de quelques lectures qu’il avait faites, ou de conversations qu’on avait tenues devant lui. La Fromentière l’écoutait avec stupeur. Chine, Japon, Amérique, ces noms volaient dans la salle comme des oiseaux inconnus, amenés par la tempête dans des régions lointaines. Les murs de la métairie avaient entendu tous les mots de la langue paysanne, mais pas une fois encore ils n’avaient sonné sous le choc de ces syllabes étrangères. L’étonnement était marqué sur tous les visages éclairés par la lampe et levés vers Driot, qui continua :

— J’en ai appris, des choses ! J’en apprends tous les jours. Et, tenez, quand on revient, comme moi, d’arracher