Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/80

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plein verre de vin blanc de Sallertaine. Selon l’usage et la formule consacrée, il leva le verre, et dit, tout pâle encore :

— À vous tous, je bois de cœur et d’amour !

Bientôt, il parut oublié, et les danses reprirent.

La métairie où l’on veillait, une des plus neuves du Marais, était divisée en deux pièces inégales. Dans la plus petite, quelques hommes, retirés des plaisirs bruyants de la danse, buvaient et jouaient des parties de luette avec le maître de la maison. Dans l’autre, par où les Lumineau venaient d’entrer, on dansait. Les tables avaient été rangées le long des murs, entre les lits : les rideaux de ceux-ci, relevés de peur des accrocs, s’étalaient sur les courtes-pointes. Une demi-douzaine de matrones, qui avaient accompagné leurs filles, se tenaient autour de la cheminée, devant un feu de bouses sèches, — le bois de ce pays sans arbres, — et sur la plaque du foyer, chacune avait sa tasse, où elle buvait, à petits coups, du café mélangé d’eau-de-vie. En arrière, des lampes à pétrole posées un peu partout éclairaient les groupes des danseurs. Ils étaient à l’étroit. Une atmosphère fumeuse, une odeur de sueur et de vin remplissait la maison. L’air glacé du dehors soufflait par le bas de la porte et, parfois, faisait frissonner les Maraîchines sous leur lourde robe de laine. Mais peu importait. Dans la salle, c’était un débordement de rires, de paroles et de mouvement. Jeunes gens, jeunes filles, ils venaient des fermes isolées, bloquées par l’inondation périodique ; ils étaient las de repos et de rêve. Une fièvre agitait ces reclus, pour peu de temps échappés et rendus à la vie commune. Tout à l’heure, sur l’immense nappe tremblante et muette, toute cette joie se disperserait. Ils le savaient. Ils profitaient de l’heure brève.

Les danses recommencèrent donc, tantôt la maraîchine, sauterie à quatre, espèce de bourrée ancienne, que les assistants soutenaient d’un bourdonnement rythmé ; tantôt des rondes chantées par une voix d’homme ou de femme, reprises en chœur et accompagnées par un accordéon que manœuvrait un gamin de douze ans, bossu et souffreteux ; tantôt des danses modernes, quadrilles ou polkas, pour lesquelles il n’y avait qu’un seul air dont la