Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/91

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Anvers. Sa violence n’était pas faite de haine, mais du chagrin qui grandissait en lui. Il essayait de médire de la Fromentière, parce qu’il allait l’abandonner et qu’il l’aimait encore.

Et ainsi le dimanche 20 février arriva.

Ce jour-là, le château de la Fromentière sortit de son silence, mais pour quel bruit et quelles conversations ! Il revit des visiteurs, mais lesquels ! Il était venu du monde de très loin, des marchands de curiosités de Nantes, de la Rochelle et de Paris. Avant huit heures du matin, on se montrait, devant le perron à deux branches du château, quelques hommes rougeauds, courts, replets, dont plusieurs avaient des barbes rousses et des nez de tiercelets, et qui causaient discrètement, assis sur des chaises, — à vendre, — qu’on avait disposées en lignes dans l’espace libre, sablé de ce gros sable qui craquait si bien autrefois sous la roue des voitures. Sur la plus haute marche, devenue une estrade, se tenaient le notaire, maître Oulry, discrètement joyeux derrière ses lunettes ; le crieur public, indifférent, comme un fossoyeur, à tant de reliques dont il allait annoncer la dispersion ; les déménageurs en manches de chemise malgré le froid de la saison. Les deux escaliers de pierre, tachés de boue, salis jusqu’à la moitié des balustrades, disaient le flot des visiteurs admis la veille et l’avant-veille à pénétrer dans le château. Un certain nombre de curieux erraient encore à l’intérieur, profitant de la première occasion qu’ils avaient de voir une demeure seigneuriale.

Enfin, un seul des Lumineau assistait à la vente, Mathurin, l’infirme pour qui tout spectacle nouveau, même pénible, était une trêve à la douleur et à l’ennui. Quand il avait annoncé : « J’irai », le père avait dit :

— Moi, ça me ferait faire trop de mauvais sang. Vas-y, puisque tu peux voir des choses pareilles, et quand ils en seront à vendre les hardes, préviens-moi, Mathurin ; parce que je veux avoir un souvenir de monsieur le marquis.

À gauche du perron, assez loin du cercle que formait la foule, Mathurin Lumineau s’était assis à la lisière d’un massif d’arbres verts. Enveloppé de sa capote de laine brune, plus taciturne, plus songeur que jamais, il avait fini par se dissimuler à peu près entre les branches de deux