Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/97

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— Père !

Une voix répondit assourdie par les murs :

— Qu’y a-t-il ?

— Driot qui n’est plus là !

Elle courait, en criant ainsi. Elle traversa la chambre. Derrière la fenêtre grillée, ses yeux qui cherchaient crurent apercevoir une ombre.

— Adieu, Jean Nesmy ! dit-elle sans s’arrêter. Ne reviens jamais ! Nous sommes perdus !

Elle disparut, entra dans la décharge, alla jusqu’à la porte de la grande salle où couchait son père.

Eveillé dans le premier sommeil, n’ayant compris qu’à moitié, il apparut tout à coup, sévère de visage, dans la clarté de la chandelle que tenait sa fille.

— Pourquoi cries-tu donc ? demanda-t-il. Il ne peut pas être loin.

Cependant, en voyant l’air d’épouvante qu’avait Rousille, il pensa, lui aussi, à François, et il se mit à trembler, et il la suivit.

Ils parcoururent toute la maison dans sa longueur ; ils pénétrèrent dans la chambre d’André, et Rousille s’effaça pour laisser passer le métayer. Il n’alla pas bien loin : il regarda le lit qui n’était point défait, et cela lui suffit pour comprendre. Un moment il demeura immobile. Les larmes l’aveuglaient. Puis il marcha vers la cour, en chancelant ; sur le seuil, il se retint aux deux montants du mur ; il prit une longue respiration, comme s’il voulait appeler dans la nuit, mais il ne sorti de sa bouche qu’un son étouffé, à peine saisissable :

— Mon Driot !

Et le grand vieux, saisi par le froid, tomba évanoui sur la terre de la chambre.

En même temps, du fond de la maison, là-bas, Mathurin s’échappait en jurant, en heurtant les meubles et les murs de sa tête et de ses béquilles.

— À moi ! criait-il, viens donc, Rousille ! Je veux voir.

Rousille s’était agenouillée près du père et l’embrassait en pleurant. Dans la cour, le valet, attiré par le bruit, s’avançait avec une lanterne.