Page:Beaugrand - Jeanne la fileuse, 1878.djvu/31

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— Mes enfants, reprit d’une voix tremblotante l’aïeul aux cheveux blancs, depuis bien longtemps, je vous répète à la veille de chaque jour de l’an, cette histoire de ma jeunesse. Je suis bien vieux, et peut-être pour la dernière fois, vais-je vous la redire ici ce soir. Soyez tout attention, et remarquez surtout la punition terrible que Dieu réserve à ceux qui, en ce monde, refusent l’hospitalité au voyageur en détresse.

Le vieillard approcha son fauteuil du poële, et ses enfants ayant fait cercle autour de lui, il s’exprima en ces termes :

– Il y a de cela soixante-dix ans aujourd’hui. J’avais vingt ans alors.

Sur l’ordre de mon père, j’étais parti de grand matin pour Montréal, afin d’aller y acheter divers objets pour la famille ; entr’autres, une magnifique dame-jeanne de Jamaïque, qui nous était absolument nécessaire pour traiter dignement les amis à l’occasion du nouvel an. À trois heures de l’après-midi, j’avais fini mes achats, et je me préparais à reprendre la route de Lanoraie. Mon « brelot » était assez bien rempli et comme je voulais être de retour chez nous avant neuf heures, je fouettai vivement mon cheval qui partit au grand trot. À cinq heures et demie, j’étais à la traverse du bout-de-l’île, et j’avais jusqu’alors fait bonne