Page:Beaumarchais - Œuvres complètes, Laplace, 1876.djvu/421

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Le compte fut exact et long. À ce récit, la sensibilité de tout le monde justifiant la mienne, j’embrassai ma jeune sœur et lui dis : « À présent que je sais tout, mon enfant, sois en repos ; je vois avec plaisir que tu n’aimes plus cet homme-là ; ma conduite en devient plus aisée ; dites-moi seulement où je puis le trouver à Madrid. » Chacun élève la voix et me conseille de commencer par aller à Aranjuez voir M. l’ambassadeur, dont la prudence consommée devait diriger mes démarches dans une affaire aussi épineuse, notre ennemi étant excessivement soutenu par les relations que sa place lui donnait avec des gens fort puissants. Je ne devais rien hasarder à Madrid avant d’avoir eu l’honneur d’entretenir Son Excellence à Aranjuez.

« Cela va bien, mes amis, car je vous regarde tous comme tels ; procurez-moi seulement une voiture de route, et demain je vais saluer M. l’ambassadeur à la cour. Mais ne trouvez pas mauvais que je prenne, avant de le voir, quelques instructions essentielles à mon projet ; la seule chose en laquelle vous puissiez tous me servir est de garder le secret sur mon arrivée jusqu’à mon retour d’Aranjuez. »

Je fais tirer promptement un habit de mes malles, et, m’ajustant à la hâte, je me fais indiquer la demeure de don Joseph Clavijo, garde des archives de la couronne, et j’y cours : il était sorti ; l’on m’apprend l’endroit où je puis le rencontrer, et dans le salon même d’une dame chez laquelle il était, je lui dis, sans me faire connaître, qu’arrivé de France le jour même, et chargé de quelques commissions pour lui, je lui demandais la permission de l’entretenir le plus tôt possible. Il me remit au lendemain matin à neuf heures, en m’invitant au chocolat, que j’acceptai pour moi et pour le négociant français qui m’accompagnait.

Le lendemain 19 mai, j’étais chez lui à huit heures et demie ; je le trouvai dans une maison splendide qu’il me dit appartenir à don Antonio Portuguès, l’un des chefs les plus estimés des bureaux du ministère, et tellement son ami, qu’en son absence il usait librement de sa maison comme de la sienne propre.

« Je suis chargé, monsieur, lui dis-je, par une société de gens de lettres, d’établir, dans toutes les villes où je passerai, une correspondance littéraire avec les hommes les plus savants du pays. Comme aucun Espagnol n’écrit mieux que l’auteur des feuilles appelées le Pensador[1], à qui j’ai l’honneur de parler, et que son mérite littéraire a fait même assez distinguer du roi pour qu’il lui confiât la garde d’une de ses archives, j’ai cru ne pouvoir mieux servir mes amis qu’en les liant avec un homme de votre mérite. »

Je le vis enchanté de ma proposition. Pour mieux connaître à quel homme j’avais affaire, je le laissai longtemps discourir sur les avantages que les diverses nations pouvaient tirer de pareilles correspondances. Il me caressait de l’œil, il avait le ton affectueux ; il parlait comme un ange, et rayonnait de gloire et de plaisir.

Au milieu de sa joie, il me demande à mon tour quelle affaire me conduisait en Espagne : heureux, disait-il, s’il pouvait m’y être de quelque utilité. — « J’accepte avec reconnaissance des offres aussi flatteuses, et n’aurai point, monsieur, de secrets pour vous. »

Alors, voulant le jeter dans un embarras dont la fin seule de mon discours devait le tirer, je lui présentai de nouveau mon ami. « Monsieur, lui dis-je, n’est pas tout à fait étranger à ce que je vais vous dire, et ne sera pas de trop à notre conversation. » Cet exorde le fit regarder mon ami avec beaucoup de curiosité.

« Un négociant français, chargé de famille et d’une fortune assez bornée, avait beaucoup de correspondants en Espagne. Un des plus riches, passant à Paris il y a neuf ou dix ans, lui fit cette proposition : Donnez-moi deux de vos filles, que je les emmène à Madrid ; elles s’établiront chez moi, garçon âgé, sans famille ; elles feront le bonheur de mes vieux jours, et succéderont au plus riche établissement de l’Espagne.

« L’aînée, déjà mariée, et une de ses sœurs, lui furent confiées. En faveur de cet établissement, leur père se chargea d’entretenir cette nouvelle maison de Madrid de toutes les marchandises de France qu’on lui demanderait. Deux ans après, le correspondant mourut, et laissa les Françaises sans aucun bienfait, dans l’embarras de soutenir toutes seules une maison de commerce. Malgré ce peu d’aisance, une bonne conduite et les grâces de leur esprit leur conservèrent une foule d’amis qui s’empressèrent à augmenter leur crédit et leurs affaires. » (Ici je vis Clavijo redoubler d’attention.)

« À peu près dans ce même temps, un jeune homme, natif des îles Canaries, s’était fait présenter dans la maison. » (Toute sa gaieté s’évanouit à ces mots qui le désignaient.) « Malgré son peu de fortune, les dames, lui voyant une grande ardeur pour l’étude de la langue française et des sciences, lui avaient facilité les moyens d’y faire des progrès rapides.

« Plein du désir de se faire connaître, il forme enfin le projet de donner à la ville de Madrid le plaisir, tout nouveau pour la nation, de lire une feuille périodique dans le genre du Spectateur anglais ; il reçoit de ses amies des encouragements et des secours de toute nature. On ne doute point qu’une pareille entreprise n’ait le plus grand succès : alors, animé par l’espérance de réussir à se faire un nom, il ose se proposer

  1. En français, le Penseur.