Page:Beaumarchais - Œuvres complètes, Laplace, 1876.djvu/371

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minute, vous employez la bonne, fine, double phrase il fut fait, la seule qui pût être utile à deux fins, propre à vous servir si on la prend bien, et à ne vous pas nuire si on la prend mal.

Si la liberté de ma critique rend mes éloges de quelque prix à vos yeux, madame, recevez mes félicitations sur cette tournure : salut aux maîtres ! en honneur, on ne fait pas mieux que cela !

Vous transcrivez ensuite la déclaration ; après quoi vous ajoutez (p. 24) : Quiconque aura sous les yeux, (c’est toujours vous qui parlez) l’original de cette déclaration, reconnaîtra bientôt, à la manière dont elle est orthographiée, que le sieur le Jay n’a fait que se copier lui-même. Pourquoi ne pas convenir tout uniment, comme il l’a déclaré à ses interrogatoires, que vous dictiez sur la minute de votre mari pendant qu’il écrivait ? Cela explique bien mieux ses fautes d’orthographe. Et il m’a priée de corriger moi-même quelques mots qu’il avait mal formés, et d’en ajouter un ou deux qu’il avait omis Excellente réponse à tous les faux reprochés à M. Goezman dans mon supplément ! grâce à son adresse, c’est madame aujourd’hui qui se charge de l’iniquité.

Nous voilà tous deux dans le puits, dit le renard à son compagnon : tends tes jarrets, dresse tes cornes, allonge ton corps, je grimperai par dessus toi ; et, sorti de la citerne, je t’en tirerai à mon tour. L’animal peu rusé fait ce qu’on lui dit ; et le renard, hors de danger, le paye par une phrase à peu près semblable à celle de M. Goëzman dans sa note imprimée, distribuée à ses confrères par M. le président de Nicolaï : Si, malgré la raison que j’ai de croire ma femme innocente, j’avais été moi-même induit en erreur, je demanderais que la justice prononçât, et l’on verrait que l’honneur sera toujours le lien le plus fort qui m’attache à la société, et le seul guide de ma conduite.

Pauvre madame Goëzman ! vous prenez sur votre compte un faux justement reproché à votre mari ; et, pour récompense, cet époux, qui a toujours mérité votre respect autant que votre amour, détachant ses intérêts des vôtres, offre de composer à vos dépens : peu lui importe que vous restiez dans la citerne, pourvu qu’il n’y demeure pas avec vous. Pauvre, pauvre madame Goëzman !

Pour revenir à cette déclaration, on voit, par leur propre mémoire, que M. Goëzman a corrigé la minute, et que madame a corrigé la copie. Quels correcteurs ! Ce devait être un bon spectacle que madame Goëzman, érigée en magister de le Jay, corrigeant sa leçon d’écriture ! La plume échappe et tombe de dégoût, d’être obligé de répondre à de pareilles défenses[1].

Suit après la seconde déclaration de le Jay : Je déclare en outre que jamais ni le sieur de Beaumarchais, ni le sieur Bertrand, etc.

Et moi Beaumarchais, je déclare qu’il y a sur l’original de cette deuxième déclaration, attribuée à le Jay : Je déclare que jamais Bertrand ni Beaumarchais ou Beaumarchais ni Bertrand, comme on voudra : mais sans aucun mot de sieurs : car cela m’a singulièrement frappé, en lisant au greffe cette déclaration.

Je déclare encore qu’il y a à la fin siné le Jay, et non signé le Jay : ce que je fis alors remarquer au rapporteur et au greffier, qui ne purent s’empêcher de rire de ma plaisante découverte.

Suit après la lettre du sieur d’Arnaud.

À vous donc, M. Baculard.

Ce serait bien ici le cas de me venger de toutes les injures dont l’exorde de votre mémoire est rempli ; mais, comme elles ne s’adressent pas directement à moi, et qu’à la rigueur je puis douter si vous me regardez de travers ou si vous louchez seulement en défilant votre tirade, je veux bien ne pas me l’appliquer, et vous traiter doucement en conséquence : car vous savez qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous montrer tel que vous fûtes dans votre confrontation, c’est-à-dire tout à côté de madame Goëzman, si votre embarras, et le peu d’habitude à vous déguiser, ne vous mit pas même au-dessous ; mais je suis doux, moi, et je veux bien convenir que vous n’avez jamais senti la conséquence d’avoir accordé à le Jay une lettre mendiée qui m’inculpait aussi gravement sur un fait que vous ignoriez, et qui se trouve faux aujourd’hui ; je veux bien convenir encore que vous n’avez pas senti la conséquence d’avoir recommencé la lettre, parce que le Jay ne trouvait pas cet écrit assez fort : comme si un fait, quand vous en eussiez été témoin, pouvait avoir deux faces sous la plume de celui qui vous le rend ; ou comme si votre complaisance pour le Jay, qui agissait de son côté par complaisance pour madame Goëzman, laquelle voulait complaire en ce point à son mari, pouvait vous excuser sur une démarche aussi inconsidérée. Mais j’ai cru, dites-vous, que le Jay méritait toute ma confiance, et j’ai cédé à cette conviction : ainsi, d’erreur en erreur, de complaisance en complaisance, vous avez causé sans le savoir l’emprisonnement de le Jay et mon décret d’ajournement personnel ; et voilà comment le transport qui saisit un pauvre homme de bien sur l’avantage de faire une bonne action le conduit souvent à en faire une très-blâmable.

Il faut ajouter ici que vous aviez alors un procès criminel important à la Tournelle, où vous espériez

  1. Pendant qu’on imprime, j’apprends que le commis de le Jay vient d’être confronté avec madame Goëzman, et qu’entre plusieurs écritures qu’on lui a présentées, il a très-bien reconnu celle dont fut tracée la minute de la première déclaration qu’il a copiée. Mais, au grand étonnement de tout le monde et au mien (car j’avoue que je ne m’y attendais presque pas), cette écriture s’est trouvée être celle de prænobilis et consultissimus Ludovicus Valentinus Goëzman. Et voilà comment tout ce que je débats devient inutile, à mesure qu’on suit l’instruction.