Page:Beaumarchais - Œuvres complètes, Laplace, 1876.djvu/403

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Mais quel intérêt ce magistrat avait-il à commettre un pareil délit ? Qui a pu le pousser à cet acte insensé ? — Faut-il l’avouer, messieurs ? sottise et défaut d’âme : deux vices également opposés à la dignité d’un magistrat.

La sottise nous jette en des embarras dont le défaut d’âme ne sait nous dégager que par des voies malhonnêtes.

Dans l’affaire qui me regarde, M. Goëzman, instruit de la faiblesse de sa femme, n’avait qu’à remettre au libraire ou même garder les quinze louis, à son choix, mais se taire sur cet événement : peut-être aurait-on tenu quelques propos ; il n’en eût été ni plus ni moins pour sa réputation. Mais il ne sait, pour se tirer d’affaire, que suborner le Jay, fabriquer des déclarations, me dénoncer au parlement, entamer un procès ridicule, et le soutenir par des moyens infâmes : sottise et défaut d’âme.

Ce qui lui est arrivé là pour quinze louis lui fût également arrivé pour quinze francs. C’est justement l’histoire du baptême : il pouvait dire à cette petite fille Capelle, qu’il entretenait à huit louis par mois : Tu conçois bien, mon enfant, qu’il ne convient pas à un grave magistrat qui, pour te plaire, a mis un mur de séparation entre sa femme et lui[1], mais dont la liaison avec toi doit être ignorée, d’aller courir le risque de voir publier un pareil compérage à la fin de 1772. Fais tenir cet enfant par qui tu voudras : j’en serai, pour t’obliger, le parrain honoraire ; voilà deux louis pour les frais de gésine et de baptême, et je prendrai soin du fillot. Tel est le manteau dont la prudence, au moins, devait couvrir sa faiblesse.

Au lieu de cela (voici la sottise), mon rapporteur ne sait autre chose que d’aller in fiocchi, habit noir boutonné, cheveux longs bien poudrés, gants blancs et bouquet à la main, menant sur le poing sa commère à l’église ; et là, pour accorder la décence et le plaisir (voici le défaut d’âme), mon rapporteur signe un faux nom, prend un faux état, donne un faux domicile, ôte l’existence à son filleul, et s’en revient gaiement bourrer de bonbons sa commère, s’attabler au souper de famille, et faire à l’accouchée des promesses pour l’enfant, dont il est bien sûr d’éluder l’effet à son gré quand sa fringale amoureuse sera passée. Et vous, ses bons amis, l’on est assez curieux de voir comment vous vous y prendrez pour excuser ses honnêtes plaisirs.

Sera-ce sur sa jeunesse ? il a quarante-quatre ans passés ; sur son ignorance ? il se dit le Du Cange du siècle ; sur la frivolité de son état ? il est conseiller de grand’chambre ; sur la considération due à sa place ? il l’a dégradée publiquement ; sur la légèreté d’un pareil faux ? je viens de prouver qu’il n’en est point de plus grave ; sera-ce sur son crédit ? il s’est trop mal conduit pour en conserver ; sur le scandale de sa condamnation ? il l’a provoquée lui-même à grands cris ; enfin sur l’honneur de la magistrature ? il est bien prouvé que cet honneur consiste à se défaire d’un homme qui l’a déshonorée.

Vous serez sans doute assez embarrassés à le tirer de là, à moins que le comte de la Blache n’ait encore une lettre de Grenoble toute prête au service de son rapporteur : car ce n’est pas assez de parler ici, la parole se perd avec l’haleine et se dissipe dans l’air ; mais la plume ! la plume légère du comte de la Blache serait, je l’avoue, d’un très-grand poids dans cette affaire. Ce juge, dirait-on, a fort bien jugé pour ce plaideur ; à son tour ce plaideur a fort bien plaidé pour ce juge : tout cela est dans l’ordre ; entre les gens vertueux, la vie n’est qu’un commerce de bienfaits et de gratitude le plus touchant du monde.

Mais si vous êtes embarrassés, voici quelqu’un qui ne l’est pas moins que vous. C’est le grand Bertrand, qui depuis une heure est là, le cou tendu, l’œil en arrêt, la bouche ouverte, attendant son article, inquiet s’il arrivera bientôt ; et ce n’est pas sans sujet : en bonne guerre, il est dû réponse ferme et franche à son dernier mémoire ; il ne l’attendra plus.

J’ai beau vouloir garder mon sérieux en parcourant ses écrits : le rire me prend dès la première page, et voilà ma gravité partie. N’est-ce pas aussi la plus plaisante chose du monde que ce grand sacristain, qui ne prend jamais ses épigraphes que dans son bréviaire à deux colonnes, parce que le français est à côté du latin ? N’est-il pas, dis-je, bien plaisant que, oubliant sa qualité de défenseur de M. Goëzman, le jour même que ce magistrat éprouve un second décret d’ajournement personnel, il s’avise de choisir, pour épigraphe à son supplément, un verset de psaume finissant par ces mots : Comprehensus est peccator, enfin le coupable est pris !

Puisqu’il n’y a pas moyen de travailler sérieusement en prenant ce mémoire par le commencement, essayons de nous remonter au grave en commençant à le lire par la fin. Le voilà retourné. Le premier objet qui me frappe à sa dernière page est un cartel bien imprimé, bien public, bien ridicule et bien lâche ; mais le plus risible est que le grand cousin, craignant que son nom ne m’imprimât pas assez de terreur, a fait choix d’un compagnon d’armes qui prend le nom de Donnadieu. L’envoi d’un cartel signé Donnadieu ! il y a de quoi faire expirer d’angoisses.

Mais consolez-vous, mes amis : ce n’est pas le véritable Donnadieu tenant une académie d’armes à Paris, homme estimable qui a trop de sens pour signer une bêtise, et trop d’honneur pour être le second d’une lâcheté ; cet autre Donnadieu, mes amis, est une espèce d’avocat, sauf l’honneur de la profession.

  1. Voyez la note imprimée de M. Goëzman.