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L’EXPIATRICE

de la fenêtre et, tout à coup saisie d’une hâte de savoir qui faisait ses mains moites, elle décacheta l’enveloppe et déplia, les uns après les autres, les parchemins tous anciens. Elle vit des contrats de mariage, des titres de propriété, des actes de vente ou d’achat, des extraits de baptême ou de sépulture. Une curiosité aiguë, bien peu dans ses habitudes, la poussait à ne jeter qu’un rapide coup d’œil sur chacun des papiers afin de passer plus vite au suivant et de découvrir enfin la clé, le document plus significatif que les autres et qui devait dissiper son malaise. Car elle a bien compris qu’il s’agissait de ses papiers de famille, mais pourquoi, oui pourquoi lui en a-t-on fait si longtemps mystère ?

Enfin, voici une enveloppe de format ordinaire et qui lui est adressée. L’écriture est toute cassée, toute tremblante ; l’orpheline la reconnaît et, avec une ferveur douloureuse, elle la colle à ses lèvres où elle la tient longtemps.

La lettre disait :

« Paule mon enfant bien-aimée, je vais mourir bientôt. Il est impossible que je dure encore longtemps et cela aura été ma dernière épreuve de partir avant que mon œuvre auprès de vous soit achevée. Mais que la volonté du bon Dieu soit faite et qu’il soit béni de m’avoir gardée si longtemps auprès de vous, ma Paule très aimée.

« Mon enfant, vous avez toujours senti que je vous aimais, même s’il m’est arrivé de dépasser quelquefois la mesure de la sévérité, envers vous. Si c’est arrivé, je ne l’ai pas fait par malice, mais pour votre bien et je sais que vous me compreniez. J’en ai eu la preuve dans votre obéissance aveugle et votre ouverture d’âme. Merci, très chérie, de vous être laissé façonner comme j’ai voulu. Beaucoup de bonheur m’est venu par vous et moi vieille et que la vie a durement maltraitée, je ne pensais pas que j’aurais tant de peine à mourir. Ah ! si je ne vous laissais pas après moi.

« Le malheur veut que mon dernier mot soit de nature à faire couler vos larmes. Mais quand on vous remettra ce papier, vous serez déjà grandelette et capable de comprendre à fond le mal que nous a causé à tous votre malheureux père. Il vous sera salutaire d’apprendre ces choses mais par pitié pour lui et pour vous je dirai cela brièvement.

« Votre vrai nom, enfant, est Rastel de Rocheblave. Les ancêtres français de votre famille venaient de Savornon, dans le diocèse de Gap et votre premier aïeul canadien s’établit en Louisiane où il épousa une créole très belle dont nous avions le portrait en pied, au manoir, mais bientôt il se fixait en Canada à Varennes. Varennes est la petite patrie des vôtres. La valeur militaire des Rocheblave est connue et je n’y insisterai pas. Le deuxième du nom Pierre fut nommé représentant du comté de l’Assomption et avec les Papineau, Bédard, de Bonne, Blanchet etc, il se signala par la défense de la langue française qu’on essayait d’abolir. Enfin, je dois ménager mes forces vous verrez par tous les papiers que je vous laisserai en héritage que le vieux nom de votre père était glorieux et sans tache. La fortune elle-même vint à leur sourire et en entrant avec fierté dans cette famille j’apportais pour ma part une grosse dot. Tout a fondu tout a été semé aux quatre vents du ciel et ce n’est pas là le pire.

« Des trois enfants que le ciel m’a accordés Norbert seul à vécu. Ce fut votre père et je l’ai adoré. Paule, ma bien-aimée, vous avez ses grands yeux foncés. Ces yeux si purs si profonds je les contemplés souvent en même temps que je caressais les boucles noires des cheveux de mon fils et je me disais : On ne peut pas être méchant quand on est si beau et qu’on a ces yeux-là. Mais tout petit il me causait déjà du tourment par sa nature emportée violente et passionnée. Je ne sais pas comment j’ai réussi à le tenir quelques années au collège de l’Assomption. Il me semblait qu’il aurait été sauvé en s’adonnant à quelque profession libérale. Mais il préféra les affaires et tout en menant une vie dissipée et ruineuse il n’était jamais longtemps à court d’argent. Son audace était inouïe. Il tenait de moi une volonté de fer et il était plein de talent.

« Je le suppliais de se ranger et de se créer des devoirs par un bon mariage mais il ne m’écoutait pas. Son père était mort et bientôt il s’associait son cousin de l’Assomption, Auguste, plus âgé que lui et qui avait épousé ma cousine. Un peu après il s’adjoignait un second associé. Moi je n’entendais rien à son commerce d’argent mais il m’a assuré qu’il était resté honnête et je le crois. Le danger n’était pas là pour lui.

« Mais un jour sachant qu’il aurait besoin d’une forte somme pour ses plaisirs il se servit à même la caisse au détriment de ses associés et de ses clients. Ce n’était pas la première fois qu’il se risquait à cela, mais il avait toujours pu rembourser à temps. Le risque l’a toujours attiré et son intention de cette fois-là était bien de rendre encore mais le malheur voulut qu’il fût surpris par son associé. Sur un sarcasme de celui-ci il vit rouge et ma pauvre enfant, il lui sauta à la gorge comme une bête fauve et l’étrangla. Heureusement, le blessé ne perdit pas la vie mais sa santé en fut à jamais détruite.

« Dégrisé de sa colère, mon fils se laissa sans résistance livrer à la justice. Son procès eut un retentissement scandaleux, inouï. Quelle cible pour les jeteurs de boue que ce non jusque là sans tâche et même nimbé de gloire. Les jeteurs de boue sont ordinairement de lâches envieux et il n’y a pas de miséricorde à attendre de cette engeance-là. On fouilla dans tous les recoins de la vie privée de mon fils et même des siens. Pour ainsi dire ce sont les journaux qui ont fait le procès. Ils y trouvaient leur profit par des ventes extraordinaires. Auguste dépensa jusqu’à son dernier sou pour tâcher d’étouffer ces rumeurs de honte. Il y gagna d’être soupçonné de connivence. Sa femme qui était de santé délicate en mourut de chagrin et il resta avec ses deux filles la toute petite Noella et la vive et séduisante