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LE SECRET DE L’ORPHELINE

vieille femme, Georgine l’embrasse sur chaque joue.

— Mais maintenant que je vous ai trouvée, c’est moi qui ne vous laisserai plus. Pas plus tard que demain, j’écris à Détroit. J’ai déjà tout un programme dans la tête. Non, mais comment suis-je tombée entre les mains de ces vieux Foley…

— Il y a beaucoup de Foley aux États-Unis.

— Ce devaient être des serviteurs, continue Georgine qui s’exalte peu à peu. N’avais-je pas raison de prétendre que ma vie ressemble à un conte. Il s’agit maintenant d’en reconstituer la trame. Permettez, marraine, que j’aille quérir, dans ma poche de manteau, certain carnet que j’y ai mis justement en vue des notes que je comptais prendre sous votre dictée, et permettez, aussi, que je vous pose quelques questions très précises. Une employée de notre Journal part à la fin de cette semaine pour Chicago et les environs et elle vent bien m’aider dans mes recherches. Si je réussis, ce sera grâce à vous tout d’abord. D’ailleurs, je ne manquerai pas de vous tenir au courant. Songez quel bonheur immense, extraordinaire, ce serait pour moi si je pouvais retrouver mon père et mes frères. Je croyais mon père mort depuis longtemps et je pensais n’avoir jamais eu de frères. À mes questions enfantines, les vieux Foley répliquaient la plupart du temps qu’ils ne savaient pas.

Mme Favreau se prêta de bonne grâce à l’interrogatoire qu’on lui fit subir. La solitude à laquelle les circonstances l’avaient condamnée n’était pas toujours rose. Ça lui était une vraie douceur de s’épancher, ce soir, avec cette aimable enfant, et de revivre devant elle ses lointains souvenirs de jeune femme.

Il approchait dix heures lorsque Georgine prit congé, sous la promesse formelle de revenir bientôt.

Sûre des habitudes de Charlotte, elle ne voulut pas reprendre le chemin de la ville avant d’avoir été sonner chez elle.

— Amie Georgine, vous êtes épatante ! après avoir ouï ce qu’on lui narra. Vous devez avoir eu pour seconde marraine la dernière des fées ou je n’y entends rien. Qu’en dis-tu, petite mère ?

— Il est certain que la destinée de Melle Favreau sort de l’ordinaire. De quelle manière comptez-vous agir, petite, pour retrouver la trace de vos parents ?

En quelques mots, Georgine lui fit connaître le programme qu’elle venait d’ébaucher et, tandis qu’elle s’expliquait ainsi avec la bonne dame, son regard rencontrait avec plaisir les bibelots délicats, les gravures artistiques, les mille et un détails de ce temple du goût qu’était le logis des dames Lépée.

Au plus intime d’elle-même et, en demandant bien fort pardon à sa marraine, la jeune fille raffinée qu’elle était s’avouait :

— « C’est ici que je me sens la plus chez moi. Est-ce ma faute si mon ascendance me vaut ces dispositions ? Un hasard a voulu que je porte votre nom, marraine ; un autre hasard, plus capricieux encore a fait que des liens spirituels se sont établis entre nous ; mais que nous sommes loin l’une de l’autre ! »

Mais lorsqu’elle eut pris le tramway pour revenir et qu’elle se vit passer sous les fenêtres de la pauvre femme doublement solitaire, de par son isolement et sa surdité, Georgine modifia son monologue.

— « Tout de même, se dit-elle, elle est bien bonne, bien maternelle, et je me sentais heureuse tout à l’heure, dans son salon du bon vieux temps. Grâce à elle, je me retrouverai peut-être une famille, moi ! Aussi, je veux lui être secourable, à mon tour. Plaise à Dieu que je réussisse… »


II


— Ouf ! s’écria Georgine, en se renversant sur son fauteuil.

Quelques minutes durant, elle s’immobilisa dans cette pose d’un repos bien mérité, puis, elle se dit qu’il ne fallait pas laisser attendre Mme Verdon indéfiniment. Tout à l’heure, en rentrant, elle avait averti qu’elle souperait, comme la veille, un peu tard, à cause d’une besogne à expédier. Or, il approchait sept heures et comme elle venait de cacheter sa dernière lettre, elle allait se rendre immédiatement à la salle à manger.

Depuis lundi, c’est-à-dire depuis sa visite à sa marraine, Georgine pouvait se flatter d’avoir fait diligence. Démarches, sollicitations et, surtout, correspondance avaient dévoré ses habituels loisirs ; mais, pour retrouver son père et ses frères, Georgine était prête à de plus grands sacrifices encore. Quand ses économies amassées avec une si constante régularité devraient y passer toutes, elle était résolue à ne plus s’accorder de repos qu’elle ne sût, au moins.

Au journal, chacun connaissait sa dernière aventure et les sympathies lui étaient acquises. Jacques Malliez travaillait pour elle, également. Enfin, Miss Munroe était partie pour la République voisine munies d’in-