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LE SECRET DE L’ORPHELINE

ment si joliment sa chambre ? C’est qu’elle les connaît par cœur, sur le bout de ses doigts, comme les leçons bien sues, du temps où elle était élève.

Georgine soupire et ses yeux s’attardent seulement à l’aimable visage de la petite sainte de Lisieux, sœur de Thérèse de l’Enfant-Jésus. La mystique semeuse de roses est ici représentée dans sa pose la plus populaire : en costume de carmélite, ses beaux cheveux impitoyablement cachés sous le voile noir, le manteau blanc agrafé par-dessus sa robe de bure.

« Que n’ai-je comme vous la vocation, petite Thérèse, déplore Georgine. Avec quelle ardeur je courrais me cacher au fond d’un cloître… »

Que faire, maintenant ? Que faire donc ?… Ô la mortelle journée qui ne veut pas finir ! Georgine bénit par avance le lendemain qui lui apportera la salutaire distraction du travail. Son patron d’aujourd’hui est un manufacturier de chaussures pour qui elle fait de la comptabilité de neuf heures du matin à cinq heures du soir. Cette occupation la passionne au point qu’elle s’est toujours étonnée de si peu regretter ses anciennes fonctions de secrétaire, à peine davantage celles de chroniqueuse. Plus tard, lorsque le calme sera définitivement rentré dans son âme, elle rouvrira son journal…

Le souvenir lui revient du notaire pour qui elle a travaillé, en quittant M. Hannett. Ce richard dont un défaut de langue rendait la parole presque incompréhensible ne faisait à l’étude que des apparitions fort irrégulières et c’était toujours pour y tempêter avec un brio inimitable. Georgine l’avait supporté quinze jours, deux longues semaines puis, certain après-midi qu’il entonnait avec elle une de ces discussions aussi oiseuses qu’humiliantes et insupportables, son ancienne intransigeance lui était montée au cerveau et elle lui avait jeté à la figure sa démission.

De tous ses actes passés, c’était bien celui qu’elle regrettait le moins.

— « Un, deux, trois, quatre »…

Voilà qu’elle allait recommencer à compter les rubans de violettes. Disposition malsaine, et qu’il faut au plus vite réprimer. Puisque l’idée la rebute, en ce moment, d’une lecture suivie, ne pourrait-elle reprendre les journaux achetés la veille ? Elle y trouverait bien encore à glaner.

La clarté diminue. Impossible de continuer à déchiffrer ces caractères minuscules. Laissant là les journaux épars, si dégoûtée d’ailleurs qu’elle n’a même pas le courage de les remettre en place, Georgine va s’accouder à l’allège de la fenêtre. La pension où elle se rendra tout-à-l’heure est maintenant ouverte, mais toutes les tables doivent en être occupées. Si Georgine part tout de suite, elle sera obligée de stationner dans la salle d’attente, de causer, en un mot, de se livrer en pâture à la curiosité de ce troupeau féminin. Or, il ne lui sourit plus, comme autrefois, de raconter à tout venant son histoire « pareille à un conte de fées. »

Devant le ciel qui pleure toujours, la jeune fille se dit que la vie est surtout une question de chance. Vous pouvez être bien doué, sympathique et ne manquer ni de cette endurance ni de cet esprit d’initiative qui sont indispensables à la réussite dans la lutte pour la vie et cependant, vous voir bientôt acculé à cette extrémité de vous dépouiller vous-même parce qu’un petit ridicule impossible à prévoir vous aura atteint.

Que c’est malheureux ! Que c’est regrettable !

Depuis le jour fatal de la révélation, Georgine n’a jamais, autant qu’en cette minute, déploré son sort. D’où lui vient cette vague d’angoisse et d’amertume ? Il lui semble qu’elle atteint au point culminant de son étrange épreuve, alors que celle-ci ne fait que commencer, sa raison le lui dit. Et, à la douleur du présent, l’épouvante de l’avenir se joint maintenant pour la broyer sans merci.

Pendant ce temps, le jour gris s’est terni davantage. C’est à peine si l’on peut encore, sans recourir à la lumière artificielle, distinguer sur le cadran l’heure qu’il est. Georgine peut maintenant partir pour la salle à manger où elle est assurée d’avoir une table à son entière disposition.

Au moment de fermer sur elle la porte, la jeune fille se retourne et elle jette à sa chambre un long regard chargé de reproches.

Ce qu’elle s’est ennuyée, ce qu’elle a souffert ici, aujourd’hui !


II


Le lendemain de ce triste dimanche, la pluie tombait encore, aussi fine, aussi grise, mais la semaine de travail recommençait et Melle Favreau s’en réjouit. Mentalement, tandis qu’elle procédait à ses préparatifs de départ, elle fit la somme du labeur à fournir