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LE SECRET DE L’ORPHELINE

— Je m’y perds, murmura-t-elle, en sonnant l’ascenseur.

Quelle pouvait bien être cette décision aux trois quarts prise dont il s’obstinait à vouloir lui imposer la teneur ? D’après sa lettre, elle avait cru qu’il s’agissait de son mariage avec Charlotte ; à présent, on dirait autre chose. Peut-être comptait-il essayer de l’épouvantail du nom de Charlotte pour rentrer dans son titre de prétendant ? Cela, jamais. C’était fini, sciemment fini. S’il hésitait entre Charlotte et elle, il pourrait, demain soir, la quitter le cœur à l’aise.

— « Que me veut-il ? »

Cette inquiétante interrogation venait, à tout moment, se jeter à la traverse des occupations professionnelle de Georgine. Elle passait la main sur son front, cherchait cinq minutes une gomme placée devant elle…

— « Que peut-il bien me vouloir ? Depuis au-delà d’un an que tous rapports ont cessé, entre nous… »

Cette perspective d’une dernière entrevue avec lui finit toutefois par lui procurer une étrange satisfaction. Satisfaction tout austère. Depuis trop longtemps, l’histoire de ses relations avec Jacques restait pendante, au point que Mlle Lépée s’était fait un scrupule de savoir si, oui ou non, son ancienne compagne de bureau lui en voulait « pour quelque raison que ce fût. »

Il était vraiment temps de remettre les choses au point. Alors que, justement, elle se reprenait à vivre et à escompter l’avenir, mieux valait que les derniers copeaux du passé fussent balayés net de sa route.


IV


Lorsque Georgine se présenta chez sa marraine, M. Mailliez y était déjà et il avait mis la bonne dame au courant.

Au coup de sonnette de la jeune fille, Mme Favreau vint lui ouvrir avec un air si solennel que Georgine s’en égaya malgré tout. En dépit d’un petit serrement de cœur assez compréhensible, elle apportait d’ailleurs un visage plus avenant que celui de l’autre jour. Jacques lui ayant rappelé, pour la seconde fois, qu’ils s’étaient quittés bons amis, un an auparavant, elle eût jugé maladroit de lui témoigner une rigueur trop grande.

Le jeune français paraissait lui-même assez nerveux. Pourtant, ce fut d’un geste en apparence presque indifférent qu’il tira de son portefeuille une lettre. La présentant à sa compagne, il lui demanda si elle reconnaissait avoir elle-même rédigé et écrit ce billet.

— Sans doute, admit Georgine qui retrouvait la demi-feuille, le pâté, les lignes rageuses.

Elle ajouta :

— Si j’avais eu l’intention de le renier, quelque jour, je n’aurais pas signé.

— Bien. Alors, vous admettez avoir déclaré que cette décision dont je vous faisais part, sans vous en donner les détails si on veut, « ne pouvait être que le summum de la perfection ? »

Un ennui mêlé d’inquiétude saisit Georgine et, sur son expressive physionomie, il en parut quelque chose. L’assurance de Jacques la déconcertait.

— C’était de l’ironie, trancha-t-elle.

— Évidemment. Mais, sous la forme d’une exagération voulue, ai-je eu tort de voir tout de même une approbation ?

— Comment aurais-je pu approuver une chose dont je ne connaissais pas le premier mot ?

— Tout juste, dit Jacques, qui paraissait satisfait de la tournure que prenait l’entretien. Eh bien, voici : je songe à me marier.

— Croyez-vous que je ne m’en suis pas doutée ?

— N’est-ce pas ?

Georgine se mordit aussitôt les lèvres.

— Dès lors, reprit Jacques, parions que vous avez eu, au moins une seconde, le pressentiment du nom de celle que je veux faire mienne.

C’était si bien le même Jacques qu’autrefois, un peu congestionné, dès qu’il s’animait, les veines du front saillantes, sous la parure d’or des cheveux, ses yeux gris rayonnant de vitalité intérieure… Georgine eut un éblouissement du bonheur perdu qui lui fit là, dans la poitrine, un mal affreux.

Jacques se pressait de parler. Son but était de provoquer quelque cri de l’âme qui achèverait une conviction déjà bien près d’être parfaite.

Mais il vit Georgine reprendre son sang-froid.

— Je la connais ? demanda-t-elle avec lenteur.