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LE SECRET DE L’ORPHELINE

— Et même depuis longtemps.

D’un air détaché, elle laissa alors tomber :

— Ce ne peut-être que Charlotte.

— Charlotte qui ?

Un tel cynisme fouetta la jeune fille qui jeta étourdiment :

— Mais Charlotte Lépée, votre compatriote, celle que vous visitez le jeudi.

— Pourquoi ne mentionnez-vous que le jeudi ?… Vous m’étonnez, d’ailleurs : je croyais que vous ne voyiez plus Mlle Lépée.

— Je n’ai rien contre elle. Il est vrai, se reprit Georgine, que je ne l’ai pas vue depuis assez longtemps, mais je suppose qu’elle demeure toujours Boulevard Crémazie, et comme je vous ai vu passer, l’autre jeudi, j’ai tout bonnement pensé que vous vous rendiez chez elle.

Elle avait l’impression de patauger horriblement.

— Ce devrait être, approuva simplement Jacques. Jeudi dernier, j’ai encore revu votre charmante amie et je lui ai dit un mot des projets d’avenir dont je vous cause, en ce moment. Mais, vrai, vous ne vous doutez pas du nom de celle qu’avec grande audace je nommerai l’élue ?

Il souriait, beaucoup des yeux, plus légèrement des lèvres. Alors, comme une coupable qui ment, Georgine battit des paupières en assurant, d’une voix faussée :

— Je ne devine pas.

— Naïve enfant ! s’écria Jacques, en riant un peu plus. Eh bien, je vais vous le dire puisqu’aussi bien, c’est pour cela que je suis ici. L’élue, c’est celle qui a été mon premier et qui restera mon unique amour. C’est une jeune fille légèrement fantasque, changeante, compliquée. Mais ces dispositions mobiles que je vous dis n’étant qu’une doublure, un accessoire à sa vraie nature, je ne les redoute pas et l’avenir m’apparaît non seulement solide, mais brillant. Seulement, ma guigne veut que ma bien-aimée passe justement par une crise de complication et moi, je me sens tout impatient d’arriver au but. Voilà pourquoi je suis très malheureux. Si vous pouviez me donner quelque conseil…

Par la suite. Georgine ne se pardonna jamais la sotte exclamation qui courut à ses lèvres :

— Et Charlotte ?

— Ne nous occupons pas de Charlotte, ce soir, conseilla Jacques, un éclair de triomphe dans les yeux. C’est une charmante enfant mais qui ne vous va pas à la cheville. Elle vous aime bien et vous admire pour le moins autant. Ne parlons plus d’elle.

Mais Georgine se ressaisissait et, une rancune affreuse au cœur :

— À quoi bon, fit-elle, revenir sur ce qui a été dit ? Ne vous ai-je pas assuré que je ne pouvais plus vous épouser ? Douteriez-vous de ma parole ?

— Justement, ce n’est pas là votre parole. Je le nie. Il est impossible que vous ayez parlé selon votre cœur. Non, non, non. On ne change pas ainsi sans raison. J’ai pu me laisser abuser un temps, mais qu’on m’y reprenne ! Si vous me confiiez seulement quel est ce motif mystérieux…

— N’y comptez pas ! éclata Georgine.

— Se peut-il ? releva Jacques, sur le même ton. Vous avez aussi peu que cela confiance en moi qui vous place tellement haut dans mon estime ? Moi qui vous ai dit, un jour, je vous aime et qui vous le répéterais d’un tel cœur, si vous le permettiez… Quoi, Georgine, vous allez briser votre avenir et le mien par caprice ? Vous si intelligente et si sérieuse, vous, délicate et fraîche d’âme comme la plupart de vos compatriotes et croyante convaincue, vous allez agir avec cette légèreté si grosse de conséquences ? Eh bien non. Je vous le défends. Puisqu’une passion quelconque vous aveugle, je veux vous montrer du doigt votre devoir : vous devez tout me dire, Georgine, et il est entendu que votre secret périra avec moi. Et si je le demande, si je l’exige avec cette hardiesse, c’est que je porte en moi la conviction qu’il n’est pas aussi… désespéré que cela. Allons vite, ma bien-aimée, fit-il en lui prenant d’autorité les deux mains. Vous verrez comme, à deux, il sera bien moins lourd à porter.

Une sorte de courant magnétique électrise Georgine et, pour ainsi dire malgré elle, lui arracha l’aveu :

— Je ne suis pas celle que je croyais, balbutia-t-elle. On m’a fait jouer une comédie… Je suis vieille… Je suis du bas peuple… Je n’ai jamais été précoce…

— Je ne saisis pas bien, murmura Jacques.

Pour l’encourager, il continuait cependant de sourire avec tendresse.

Frémissant, il pria :