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LE SECRET DE L’ORPHELINE

d’abord vous présenter mon mari, car moi aussi, je suis madame, maintenant.

La petite cérémonie des présentations se déroula aussitôt, sons l’œil intéressé des badauds d’alentour. La compagne de Mme Verdon se nommait elle-même Mme Terron ; c’était une voisine.

Durant la conversation animée et toute cordiale qui suivit, Georgine, au comble de ses vœux, apprit ce qu’elle désirait si fort s’entendre dire : Émile était marié. L’événement datait de trois mois et l’héroïne en était une petite cousine de la campagne dont on disait merveille. On l’avait découverte par hasard. Mme Verdon ayant commencé une mauvaise période de fatigue, puis de maladie, s’était vue dans l’obligation de s’adjoindre une aide. On sait combien rare est l’article. Mme Verdon s’était rappelé à temps qu’une cousine à elle demeurait à La Tuque ; mais elle n’était pas bien sûre qu’elle eût des enfants… Ah ! bien oui, elle n’en avait que dix et, sans faire de difficultés, elle avait dépêché en ville la cadette, une vraie perle, gaie, modeste, travailleuse. Cette fois, Mme Verdon avait parlé d’autorité et, en fils soumis, Émile s’était enfin laissé convaincre.

Ces dames parties, Jacques et Georgine se reprirent à causer, coupant leur dialogue de longs silences qui ne nuisaient en rien à l’intimité de leur âme.

Cependant, l’aspect des choses se modifiait autour d’eux. Les jeux de lumière se faisaient plus doux, plus chargés de couleur. On sentait que le soleil s’inclinait à l’horizon. Un fléchissement semblable paraissait opérer chez les promeneurs. Les bancs se dégarnissaient. Une sensation de satiété flottait dans l’air chaud.

— Grand’maman qui apparaît, fit tout à coup Georgine. Je pense, reprit-elle en promenant ses regards autour du lieu qu’ils occupaient, je pense que Mlle Charlotte et consort nous ont oubliés. Ils ne viendront pas.

— C’en a tout à fait l’air, appuya son mari. Ces amoureux, quels égoïstes ! Vois donc, reprit-il, les yeux humides soudain, comme c’est admirable une fleur humaine…

Dans sa voiture douillettement capitonnée, un charmant bébé repose et l’on eût dit, en effet, un bouton de rose tant il est frais et beau. C’était Mme Favreau qui le promenait. Fréquemment, elle se penchait sur lui et, devant la petite figure poupine, elle agitait sa main, sans doute pour chasser quelque mouche visible à ses seuls yeux.

Il était clair que, cette fonction de promeneuse, elle s’en acquittait comme d’un rite. À peine fut-elle à portée de la voix qu’elle commença le récit des impressions supposés de l’enfant, durant sa longue randonnée sous les arbres. Il avait fait des joies à un affreux toutou, il avait, au contraire, failli pleurer parce qu’une dame, qui le trouvait mignon, s’était permis d’effleurer sa joue d’une caresse, il avait poussé des exclamations intraduisibles à la vue des cygnes glissant sur le lac, etc., etc.

Elle s’exhalait à son propre récit ; l’orgueil brillait à son front et, à un certain moment, peut-être eût-elle l’illusion que leur bébé, à tous trois, devenait son sien uniquement. Si le dévouement est un titre à la possession, nul n’eut pu, d’ailleurs, s’opposer à ses prétentions émouvantes. Mais il y a toujours les rivaux…

Elle parlait encore que Jacques posait sur le bord du berceau roulant une main tranquille de possesseur tandis que la mère avait un geste plus significatif encore.

Elle enlevait tout simplement son fils dans ses bras et le couvrant de baisers fous, en lui donnant les noms les plus tendres :

— Que je suis heureuse ! répéta-t-elle, que je suis heureuse !


FIN.