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LE SECRET DE L’ORPHELINE

très blond, français lui-même mais qu’à première vue on prendrait aussi bien pour un insulaire d’Outre-Manche.

— Un Français fraîchement débarqué, disait Jacques, et un débrouillard. Dès que je sus qu’il était d’Orléans, comme les dames Lépée, je pensai à toi, chérie. Je mûris ensuite mon projet dans l’ombre, avec l’intention de tout te communiquer au moindre espoir. Or, cet espoir existe. L’autre soir, j’ai amené mon homme boulevard Crémazie et, quoique je ne me sois guère attardé, comme tu sais, j’ai bien cru voir que cela prenait.

— Alors, Charlotte…

— Je te certifie qu’elle paraissait conquise. Elle était tout nerfs et, aux petits regards sournois qu’elle me jetait, par-ci par-là, j’en ai conclu qu’il n’était pas impossible qu’elle eût deviné mes intentions. Enfin, ils ont paru sympathiser et il ne me reste plus qu’à ajouter : la suite au prochain numéro.

La jeune femme éprouve encore le besoin de revenir sur son contentement.

— Tu n’imagines pas, fait-elle, quel poids ta révélation m’enlève de dessus le cœur. J’avais gardé un remords au sujet de Charlotte. Le grand chagrin de sa mère, je le savais, était de penser qu’elle pouvait disparaître en laissant sa fille « non pourvue », comme elle disait. Elle ferait une petite épouse si gentille, Charlotte.

— Très gentille. Elle n’a rien de transcendant ; c’est un genre tout simple, mais, justement à cause de cela, elle est capable de donner beaucoup de bonheur. Toutefois, garde-toi d’exagérer tes remords, amie. Suis-je la cause ? Oui ? Alors, calme-toi. Il est impossible que Mlle Lépée se soit jamais fait illusion sur mes sentiments. Elle est bien trop fine pour s’être méprise…

Il s’interrompit. La main sur sa bouche, geste qui lui est familier, Georgine venait d’étouffer une exclamation.

Mme Verdon ! murmurait-elle. Je donnerais bien la moitié de ma fortune matérielle pour qu’elle se rapproche de nous.

— Quelle sentimentalité, ma chère !

Georgine suivait toujours des yeux, intensément, la silhouette fuyante de la femme qui, parmi les autres promeneurs, venait d’attirer son attention.

— C’est à cause d’Émile, avoua-t-elle, comme dans un rêve. Il y avait Charlotte, mais il y avait aussi Émile…

— Je ne comprends pas, fit la voix brève de Jacques.

Les joues de Georgine se colorèrent.

— C’est vrai, dit-elle, je ne t’ai jamais raconté que ce pauvre garçon perdait un temps précieux à se montrer aimable pour la plus ingrate des femmes. Je puis dire que je l’ai rebuté à plaisir. Que j’étais vilaine, alors ! Le jour où M. Hannett me demanda en mariage, j’étais si désemparée que je m’interrogeais sérieusement pour savoir si cette fin n’en valait pas une autre ; mais le sentiment patriotique me tenait trop fort, à défaut de l’antipathie qui pour un moment s’était tue, et je refusai. Mais tu sais tout cela. Il me reste à ajouter qu’en rentrant à la maison, je me trouvai soudain en face d’Émile et la tentation me ressaisit d’en finir avec Georgine Favreau. En cette minute, je jugeai Émile fort bien, sous tous les rapports et, un peu plus, je crois que je me serais déclarée là, sur le palier. Je n’en fis rien, est-il besoin de le dire ? Mais lui, Émile, à qui mon air troublé et radouci n’a pas été sans faire impression ?… Qu’on se moque si on le veut, mais j’aurais du plaisir à apprendre qu’il est marié ou en voie de l’être.

— Georgine, conseilla Jacques, visitez bien votre mémoire, dès là que vous y êtes, et finissons-en une fois pour toutes : combien d’autres furent encore sur les rangs ?

La jeune femme glissa sa main dans celle de son mari.

— Mon cœur, affirma-t-elle, n’a jamais accueilli qu’un nom, un seul.

Ils devisaient toujours quand soudain, la double silhouette désirée par Georgine se profila au bout de l’allée. Après un geste d’avertissement à son mari, la jeune femme se leva et, promptement, se porta à la rencontre de son ancienne logeuse.

En la reconnaissant, Mme Verdon esquissa un mouvement de surprise, puis, un sourire embusqué dans chacune de ses rides :

— Comme on se retrouve ! fit-elle. Mais j’ai tort, se reprenait-elle déjà, de faire des façons à une déserteuse.

— Je vous en prie, s’écria Georgine avec sa grâce ingénieuse, ne me gardez pas rancune. Si vous saviez quels bons sentiments j’ai conservés, non seulement de vous, Mme Verdon, mais… de toute la maisonnée ! Et puis, chère madame, donnez-moi donc de vos nouvelles. Ou plutôt, laissez-moi