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LE SECRET DE L’ORPHELINE

— Et d’où venez-vous, Georgine chérie ?

— Je viens de rendre visite à un jeune monsieur, très bien de sa personne, front élevé, cheveux aplatis, complet gris-été, enfin que sais-je ?… Premier de concours, médaille il’or à l’exposition de Paris. Mais ne m’en demandez pas trop. Mon éloquence n’y pourra suffire, à la fin.

— Eh bien, laissons ses titres, à ce monsieur, et dites-moi s’il vous a bien reçue ?

— À bras ouverts. Mais pas du tout. Où en suis-je donc ? Vous me faites dire des choses. Charlotte… C’est tout le contraire : il a d’abord froncé le sourcil, en m’apercevant, mais, lorsque j’ai fait mine de me retirer, il m’a prédit un brillant avenir et il m’a fait un compliment. Car les visites font toujours plaisir, vous ne l’ignorez pas. Lorsque ce n’est pas à l’arrivée, c’est au départ.

Accoutumée à la verve de sa compagne, Charlotte ne s’en amuse pas plus que de raison. Seulement, devant les renseignements trop vagues qu’on lui sert, sa curiosité féminine doit abdiquer.

— Si c’est quelqu’un que je connais, avoue-t-elle, je ne le reconnais plus.

Georgine reprend soudain toute sa gravité.

— C’est Gill, le photographe, dit-elle. Je viens de me faire poser.

— Vraiment ! Oh vous m’en donnerez une de vos photos, petite amie ?…

— C’est promis, assure Georgine. Comme, à défaut de famille, je ne manque pas de relations, j’en ai commandé deux douzaines. Il y en aura une pour vous bien sûr, Charlotte.

— Je la mettrai bien en vedette, sur mon piano, promet à son tour la petite Française, et d’ici un an, vous serez mariée et avec un compatriote, encore.

— Je prends note. Mais, entre nous, vous savez, rien ne presse.

— Je vous crois ! riposte avec feu Mlle Lépée. Jouissez de vos belles années, Georgine. Malgré les vœux de mon amitié, je ne puis croire que l’avenir sera pour vous meilleur que le présent. Cela me parait impossible.

— Vous n’êtes guère encourageante. Mais c’est curieux : je ne puis me faire à l’idée que la vie me sera moins clémente, plus tard. J’ai foi en l’avenir. Le tempérament doit être pour quelque chose dans la part qui nous échoit et vous savez que le mien est heureux.

— Puissiez-vous dire vrai, amie ! Mais permettez une question : je vous vois encore en ville, avez-vous donc renoncé à la campagne pour vos vacances de cette année ?

— Pas du tout. Je pars demain pour les Laurentides.

— À la bonne heure ! Amusez-vous bien, amie. Prenez ample provision d’air et oubliez mon pessimisme. Nous écrirez-vous ?

— Plutôt souvent. La correspondance n’est-elle pas la grande distraction des villégiatures ?…

— Au revoir donc et bon voyage, Georgine. Je ne puis vous accompagner plus longtemps. Ma mère m’attend, vous le savez.

— Au revoir et merci, Charlotte.


II


— Vous venez, Mlle Favreau ?

— Non.

— Ne vous faites donc pas prier, ce n’est pas joli.

— Inutile.

— Eh bien, nous allons vous laisser absolument seule, ici. Songez-y : seule dans ce désert et ces ténèbres. Venez-vous ?

— Non.

Le refus est sec mais, chaque fois, Georgine l’a souligné d’un sourire et si la bande joyeuse déplore son abstention personne n’osera garder à la jeune fille rancune de son caprice.

Caprice ? Soit, mais qu’un impérieux besoin de solitude a commandé. Tant mieux si les maîtres de la maison eux-mêmes sont absents. Il fera bon rêver quelques minutes dans le silence et le calme.

Les vacances de Georgine tirent déjà à leur fin. Ces annuels quinze jours de congé passent bien vite, comme la neige au soleil, suivant l’expression toujours vraie. Quoi qu’il en soit, Georgine emportera la satisfaction d’en avoir joui sans lésiner. Promenades à pied, courses en auto, parties de canotage, ou de dames ou de cartes les jours de pluie, à la maison, chant, ris, bavardage, lecture, correspondance, tel est à peu près le bilan. Et, se remémorant sa quote-part d’entrain à la gaieté commune, Georgine s’accorde qu’elle a bien mérité qu’on allât à la poste sans elle, ce soir.