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LE SECRET DE L’ORPHELINE

Que lui apportera le courrier de ce soir ? Peut-être rien du tout car ses correspondants n’ignorent pas que, dans deux jours, elle sera revenue à la ville et de nouveau attelée à la besogne pour un an encore. Toutefois, la jeune fille préfère attendre le retour des excursionnistes avant de se retirer dans sa chambre.

Couverte d’un chaud chandail, car la fraîcheur du soir est piquante, elle sort sur la galerie une chaise berceuse et s’y installe. Dans le calme impressionnant de la nuit qui s’avance, elle revient pour quelques instants à ses impressions de vacances et un sourire d’aise épanouit ses lèvres. L’entourage sympathique, la température à peu près idéale, et, comme toujours, l’absence de soucis, de regrets, d’inquiétudes ; Mlle Favreau recommencerait volontiers ce congé de quinze jours. Et cependant, non. Toujours s’amuser, toujours se laisser vivre, cela deviendrait insipide, à la fin. Même la pauvre Charlotte s’en lasserait. C’est une loi sage qui veut que le travail alterne avec le repos.

Tout doucement, alors, comme elle se pencherait sur le berceau d’un enfant, Georgine incline son esprit vers les années les plus lointaines de sa petite enfance.

C’est que, demain, elle inaugurera son « journal » et, en un récit sommaire, elle aurait aimé y inscrire d’abord l’histoire de ses jeunes années.

Son premier souvenir la reporte à Hull, la ville des allumettes, la vaillante et… sale voisine d’Ottawa, la capitale. Comment Georgine Favreau avait-elle échoué là ? De naissance, lui avait-on conté, elle était citoyenne américaine, ayant vu le jour à Chicago. Sa mère était Canadienne, son père petit-fils d’un Français de France. Pourquoi le vieux Foley, Pat et Maggy de leurs petits noms, s’étaient-ils trouvés chargés d’elle ? Mystère. Elle n’avait que dix ans, lorsque le vieux Pat était mort et Maggy frappée de paralysie au lendemain des funérailles, son pauvre cerveau troublé pour toujours, avait été transportée à l’hôpital qu’elle ne devait plus quitter que pour le cimetière. En même temps, Georgine était mise au couvent.

Elle n’était alors rien moins qu’un mauvais sujet, une sorte de gibier de potence en herbe, s’il fallait en croire les bonnes femmes de Hull. La faute en était d’abord aux Foley. Ce vieux couple de célibataires au cœur si tendre et ardent, sous des dehors crasseux, lui avait voué une de ces affections qui confinent à l’idolâtrie. À laisser ainsi déborder leur cœur, ils avaient étouffé le sien. À se traîner à ses pieds et à l’encenser sans relâche, ils avaient laissé prendre au démon de l’orgueil qu’elle portait dans son sein des proportions formidables.

— Oui, s’avoue Georgine, j’étais bien orgueilleuse et j’ai été longue à me corriger de ce défaut.

À dix ans, lorsque ses protecteurs lui avaient manqué, Georgine n’avait encore jamais fréquenté l’école. Elle avait fait sa première communion privément et le vieux Pat s’était chargé de lui enseigner lui-même — de peine et de misère — les rudiments des deux langues. Qu’elle avait été ingrate envers ses parents adoptifs et comme son âme avait tressailli d’un premier et terrible remords lorsque terrassé par une maladie si vite suivie de la mort, de l’irréparable mort, le vieux Pat lui avait échappé !

D’ailleurs, les voisins ne ménageaient pas leurs avertissements au couple débonnaire. Pourquoi ne l’envoyait-on pas à l’école cette petite sauvage aux allures émancipées. Attendaient-ils, pour exercer leur autorité qu’elle eût pris de l’âge et fût devenue intraitable ? Pat ou Maggy clignaient leurs yeux finauds et se répandaient en doléances. Ô les jaloux qui auraient tant aimé les voir séparés de leur mignonne, la joie de leurs yeux, le rayon de soleil de la maison. Sans doute, s’ils en avaient eu cinq ou six en charge n’auraient-ils pu y suffire, mais puisque le ciel ne leur en avait accordé, une seule petite darling, il ne serait pas dit qu’ils s’en remettraient à d’autres du soin de la former.

— Elles nous échappera bien assez tôt, soupiraient-ils. Mais, Dieu merci, rien ne presse encore. Elle n’est pas vieille, vous savez. Elle n’a que…

Et ils la rajeunissaient d’un an ou deux ou trois.

Le jour où, pour la première fois, elle avait discerné ce mensonge, Georgine en avait été choquée. Bien des petites choses la froissaient déjà, dans cet intérieur misérable et, au couvent, le souvenir de certains détails la faisait rougir. Aujourd’hui, elle s’attendrissait seulement ; surtout, elle com-